Le film à venir

Quand je suis au cinéma, je passe la moitié de mon temps à rêver d’un d’autre film. Celui que je n’ai encore jamais vu. Mon cinéma imaginaire. Un film parfait mais insaisissable. Une bonne partie de mon plaisir de spectateur vient de ce que l’écran promet, sans le montrer. Hier, je suis allé voir Dark Shadows, de Tim Burton. Amusant, peu de surprises. Le meilleur moment pour moi, c’est ce générique tardif qui nous projette dans la musique des années 70. Un train de voyageurs, vu du ciel, au milieu des marécages. Là, enfin, je me suis mis à rêver d’un autre film. Un paysage inconnu, un autre monde. Malheureusement le personnage descend dans la station bien fréquentée de la nouvelle Angleterre gothique, et le train repart sans nous vers les terres inexplorées.

A quoi sert le festival de Cannes, sinon à faire advenir ces films rêvés ? On peut accorder des récompenses pour valider des hiérarchies symboliques, comme la caisse enregistreuse d’un box office de la critique. « Voilà votre capital spécifique, tamponné, officiel : ça ne nourrit pas son monde, mais vous trouverez bien des moyens de le convertir en liquidités. Après votre palme d’intello, une carrière hollywoodienne vous attend, qui sait ? Au pire, un peu plus de subventions publiques. » Mais on peut aussi souhaiter que ce petit cercle cinéphile juge les films qui existent en gardant les yeux ouverts sur les films qui n’existent pas encore. Pas seulement valider ce qui est, mais rendre possible ce qui doit être. Je suppose que le festival de Cannes s’imagine avoir une influence sur le milieu du cinéma. Ils ne sont pas modestes au point de renoncer à toute autonomie de jugement. Quand Thierry Frémaux dit que Cannes n’est qu’ « une conséquence et une illustration de ce qu’est le cinéma », je crois qu’il n’est pas sincère.

Bien sûr, le contexte. Cette année, les 22 films sélectionnés ont tous été réalisés par des hommes. Une pétition ironique lancée par La Barbe félicite le festival pour ce triomphe machiste, et Frémaux proteste de son innocence. De son impuissance. C’est de là que vient la phrase citée. Pas de films de femmes ? C’est que la « qualité » n’est pas au rendez-vous, explique-t-il. Comme si Frémaux défendait le cinéma, alors que La Barbe défend les femmes. C’est réellement l’inverse. Quand Cannes valide et renforce le sexisme, c’est La Barbe qui se bat pour le cinéma. Les réalisatrices ou les actrices signataires sont sans doute là par féminisme. Elles le sont aussi pour le cinéma.

Frémaux ne se bat pas seulement contre les films de femmes qui existent, il se bat contre les films à venir. Les réalisatrices ne font pas rêver Frémaux. Tous les discours grandiloquents sur le cinéma se taisent soudain face à cette perspective. Cannes ne vend plus du rêve, mais de la « conséquence » et de « l’illustration. » De la « neutralité » et de la « qualité ». Le spectre du « quota » lui recroqueville la peau des couilles comme la perspective d’un waterboarding glacé dans un Guantanamo d’Amazones. Introduire un biais dans le jugement cannois qui en est absolument, éternellement dénué, quelle horreur !

Confession intime. Dans mon cinéma personnel repassent en boucle les images de Beau Travail, de Claire Denis (qui n’a jamais eu la palme). Les légionnaires dansent sous le soleil, promesse éternelle d’un film à venir que Thierry Frémaux ne veut pas que je voie, parce qu’il y a au fond pour lui quelque chose de plus important que le cinéma : le privilège masculin.

Vous pouvez signer la pétition ici.

May 13th, 2012
  1. Rishi
    May 13th, 2012 at 15:05 | #1

    Merci Damien pour cet article !

  2. May 13th, 2012 at 15:43 | #2

    Merci pour ce texte qui m’a émue. Une très belle et juste analyse.

  3. May 13th, 2012 at 15:51 | #3

    je ne pensais pas que le film de claire denis sur la légion pourrait être cité de cette manière en “milieu scientifique” – il est plutôt de bon ton d’adopter une posture moqueuse quand il s’agit de ces choses militaires – je me trompais donc – je ne connais personne qui ait saisi aussi bien que claire denis cette fabrication du corps militaire, dans sa forme radicale : la légion bien sûr, et aussi ce lieu extrême qu’est djibouti – cette “danse des corps” militaires, on la retrouve d’ailleurs un peu dans “white material”, où claire denis semble retravailler le corps de nicolas duvauchelle du côté de la folie et de la violence – merci beaucoup beaucoup de cet article – beau travail

  4. May 13th, 2012 at 16:25 | #4

    Ah oui, “White Material” c’est bien aussi ! Curieusement je n’ai pas vu d’autres films de Denis. Quelques images de Nenette et Boni un soir à la télé. Je dois avoir peur d’être déçu. Merci pour vos commentaires, ça fait très plaisir de partager ces sentiments…

  5. n
    May 13th, 2012 at 16:30 | #5

    merci pour cet article,
    +
    haaaa la “qualité” !!! argument éculé s’il en est….

  6. mmekoala87
    May 13th, 2012 at 16:34 | #6

    C’est amusant, parce que en lisant la pétition de la barbe, j’ai aussi pensé à ce film beau travail de claire denis passé presque inaperçu et pourtant sublime dans son observation de l’érotisme masculin…. Une des piste à envisager sans aucun doute pour les films à venir

  7. May 13th, 2012 at 18:13 | #7

    “chocolat”, 1988, son premier film, il faut absolument voir “chocolat” : toujours ce travail du corps, isaach de bankolé filmé de près à travers le regard de la petite fille qu’elle était au cameroun (enfance africaine, claire denis), une merveille – des effets hypnotiques parfois – je suis entièrement d’accord avec la mention de l’érotisme du précédent commentaire

  8. May 13th, 2012 at 19:07 | #8

    Bonsoir et merci de cette contribution au débat. Je suis consternée par cette nouvelle sélection 100% testostérone, défendue par un Thierry Frémaux qui prétend parler au nom de la qualité des films ! Attendons de les voir tous pour, sans doute, s’esclaffer devant une telle prétention ! Je ne connais pas les processus de sélection à Cannes mais nul doute qu’un film comme La Comtesse, merveille post vermeerienne de Julie Delpy (qui nous a encore régalés cette année d’une comédie qui rappelle les meiileurs Woody A.), aurait dû trouver sa place en 2010 (par exemple), et que cette année encore de beaux films réalisés par des femmes ont été écartés, au nom de la perpétuation du prestige de cinéastes inégaux et vieillissants ! Mais la domination masculine, qu’on se le dise, c’est jusqu’à la tombe !!!

  9. vipere
    May 13th, 2012 at 21:38 | #9

    Ah, Claire Denis… quelle bande de nazes à Cannes. Les cahiers devraient avoir honte de faire encore leur couverture sur ces vieux schnoks. Merci pour votre article!

  10. BEATRICE TOULON
    May 15th, 2012 at 13:50 | #10

    bel article, très bien vu, très bien senti, plein de sensibilité.

  11. Lili
    May 22nd, 2012 at 09:36 | #11

    Beau Travail est passé au festival Premiers Plans d’Angers cette année, sur le thème “danse et cinéma”, magnifique en grand écran !
    Il aurait le mérite d’être vu et reconnu…

  12. pat3
    May 22nd, 2012 at 14:36 | #12

    Claire Denis… mon cinéaste français préféré.
    Cannes? Who cares? Le festival ne fait plus les films, qui se gardent bien d’oblitérer leurs chances en sortant en exclusivité pour le festival.
    Et au vu du palmarès, on a bien plus d’ouverture, de curiosité, d’appétence à Venise, ou même à Berlin…

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