Euro, les boules

La politique monétaire a-t-elle un genre ? L’absence totale de femme parmi les dirigeants de la Banque Centrale Européenne est-elle un sujet important au moment où domine le problème de la fin possible de l’euro ? Cette question que je voulais poser ironiquement dans mon précédent billet mérite d’être explicitée.

Si un banquier central avait une chance égale d’être un homme ou une femme, la probabilité d’avoir 33 hommes parmi les 33 membres du bureau exécutif et du conseil général serait de 1/8 589 934 592. Sur 8 milliards d’univers parallèles dans lesquels la BCE n’est dirigée que par des hommes, il y en a un, un seul, qui est en fait égalitaire. Peut-être est-ce le nôtre.

Plus probablement, il existe des phénomènes de discrimination par le sexe quelque part dans le processus qui fait d’un petit bébé un banquier central. Certains (des hommes en général) penseront que cela reflète des différences naturelles, innées. Prenons le temps de discuter ce point de vue, parce qu’après tout, ça pourrait être possible. Ce n’est sans doute pas le cas. On sait empiriquement que les différences moyennes de capacité et de comportement entre les femmes et les hommes sont très faibles par rapport à la variabilité individuelle. On sait aussi déjà expliquer une très grande partie des différences effectives entre hommes et femmes par des causes sociales : les enseignants ou les parents ne traitent pas de la même manière des filles et des garçons qui ont le même niveau en maths, la pratique du sport ou des jeux vidéos améliore la perception dans l’espace, etc. Enfin, l’existence et l’importance de la discrimination pure sont prouvées de multiples manières. Par exemple : les entreprises qui embauchent moins de femmes que la moyenne ont de moins bons résultats, les patrons étant donc prêts à payer pour satisfaire leur désir de discriminer les femmes. De toute façon, c’est tout simplement un fait qu’il existe des femmes qui « ont le niveau » pour être banquière centrale. On les trouve dans les banques centrales de beaucoup d’autres pays. On les trouve dans beaucoup d’entreprises. On les trouve dans les universités.

L’absence de femme à la BCE est donc un triomphe éclatant de la domination masculine, tellement éclatant qu’il en est aveuglant, invisible. Personne n’en parle ou presque. Un rapport de la commission européenne (.pdf) en 2009 y consacre tout de même 2 pages (« la haute finance, une autre forteresse difficile à conquérir pour les femmes », elles ne sont que 17% dans les instances dirigeantes de toutes les banques centrales de l’UE). Le quotidien espagnol El País remarquait en février le départ de la dernière femme de la BCE. Mais lorsque la chercheuse Johanna Kantola écrit un article sur la représentation politique des femmes dans les instances de l’Union Européenne, sujet dont elle déplore par ailleurs qu’il soit peu étudié, elle n’évoque pas la BCE un seul instant. Les questions fondamentales posées par la représentation des femmes semblent épargner l’institution la plus importante de l’Union (comme ces derniers mois l’ont prouvé).

La politique monétaire ne se situe pas dans la sphère des idées. Elle a des conséquences réelles pour les citoyens européens, des conséquences qui privilégient les riches ou les pauvres, les créditeurs ou les débiteurs, les salariés ou les rentiers, certains pays plutôt que d’autres, les travailleurs installés ou les travailleurs précaires, et donc les hommes ou les femmes. Une politique monétaire n’est pas l’application technique et mécanique d’une règle d’optimisation, au contraire, toute la théorie économique insiste sur l’importance d’une dimension discrétionnaire et sur le rôle des anticipations. Et les débats théoriques et pratiques sont nombreux. Dans l’univers austère des équations économiques, les banques centrales constituent un petit noyau de littérature, un théâtre de la confiance.

La politique monétaire de la zone euro a été très orientée politiquement, et même radicale. Face à la crise, elle a consisté à refuser à la fois tout défaut souverain, et toute aide sans contrepartie à un pays en difficulté. A limiter les opérations d’achats de dette souveraine, et à stériliser ces achats par des ventes d’autres actifs, pour ne pas augmenter la masse monétaire. A continuer, donc, à lutter contre l’inflation dans une période où l’inflation non seulement n’est pas le problème, mais serait même une partie de la solution. A refuser enfin à reconnaître la moindre erreur dans la gestion de la crise. Le mandat de la BCE (la stabilité des prix, l’interdiction de prêter à un Etat) était volontairement contraignant, faisant de la monnaie unique un carcan ordo-libéral interdisant dans les faits les politiques keynésiennes. En période de crise, les banquiers centraux en ont eu une interprétation rigoriste. La seule institution capable de coordonner les réactions face à la décomposition de l’Union a donc contribué à empirer la crise par conviction idéologique.

Il ne s’agit pas de dire qu’une telle politique est particulièrement « masculine » et que des femmes en auraient menée une autre (même si les liens symboliques entre les politiques de monnaie « forte » et la virilité sont plus qu’un hasard). Des femmes n’auraient peut-être pas fait mieux. On ne le saura jamais. Mais l’absence totale des femmes met en évidence la dimension d’arbitraire qu’il y a dans ces choix. Une institution qui accorde autant d’importance à la domination des cravates et des moustaches peut-elle être vraiment sérieuse ?

Un mot sur les économistes : ils sont souvent réticents à introduire les questions de genre dans leurs analyses. L’homo economicus n’a pas de sexe… Pourtant la question des déterminants concrets, idéologiques, politiques, de politiques monétaires qui ne sont indépendantes qu’en théorie est posée par les économistes. Ils ont donc tous les outils, il me semble, pour étudier économiquement le sexisme de la BCE, mais ils ont peur de taper sous la ceinture. Je n’ai pas trouvé, en tout cas, d’article qui posent des questions de ce type.

Dans un document de travail de 2008 Yvonne Galligan et Sara Clavero montrent comment la perspective du genre permet de mieux comprendre la démocratie européenne. Le « déficit démocratique » souvent dénoncé de l’Union Européenne est expliqué de trois manières. Il peut s’agir d’une défaillance institutionnelle, qu’il faudrait corriger en rendant plus démocratiques les institutions supranationales de l’UE. Il peut s’agir d’une absence de culture, de sentiment démocratique à l’échelle européenne, un problème beaucoup plus insurmontable qui impliquerait un certain retour à la souveraineté nationale. Enfin, on peut y voir le résultat normal d’une Union Européenne « technocratique », une autorité régulatrice qui ne tire pas sa légitimité d’un processus démocratique, mais de sa neutralité apolitique et de ses résultats, de son efficacité.
Adopter une perspective féministe sur la question du déficit démocratique fait apparaître que ces trois points de vue ignorent la question de l’égalité. L’égalité entre femmes et hommes, mais plus généralement l’égalité concrète des citoyens au-delà de l’accès formel aux droits civiques. En fait, le déficit démocratique est lui-même traité de manière « apolitique », comme si la question de ce qu’on fait du pouvoir était distincte de la question de qui détient le pouvoir.

Selon le point de vue technocratique, celui qui nous intéresse ici parce qu’il est à la base de la légitimité de la BCE, le résultat d’une décision peut être jugé selon des critères objectifs et généraux, en référence plus ou moins explicite à l’optimum de Pareto. La question de l’égalité impliquerait un arbitrage « politique », une redistribution, elle est en dehors du champ des questions technocratiques. Du coup, les inégalités préexistantes sont reconduites sans scrupules, parce que vouloir les corriger, ce serait abandonner la neutralité de l’expert. La critique féministe remet donc radicalement en cause le fondement de l’Europe technocratique en lui reprochant son sexisme : l’apolitisme, c’est en réalité la défense des privilèges des hommes. Si la BCE reconnaissait son petit problème de masculinité, ou simplement le fait qu’une politique monétaire peut avoir des effets distincts pour les hommes et pour les femmes, elle saperait les fondements de sa propre légitimité. Si vous êtes aveugle au genre (et à tous les « intérêts particuliers »), vous devez faire semblant de ne même pas vous apercevoir que vous portez une cravate. C’est pas facile. Mario Draghi est obligé de fermer les yeux quand il se savonne la bite.Bunga Bunga

Ou pas. Dès qu’ils se laissent aller, ces vieux mâles qui nous dirigent révèlent l’évidence : ils sont fiers d’avoir les gonades qui pendent dans deux petits sacs de peau fripée. Pas tous, pas toujours. Nous ne savons quasiment rien des pensées intimes, des pratiques sexuelles, ni même de l’anatomie ou des chromosomes sexuels de tous ces personnages à cravate. Mais c’est leur être social lui-même qui est double : guindé dans l’uniforme du « mâle sans genre » pendant la conférence de presse, et volubile en séducteur hétérosexuel dans la sociabilité des cercles du pouvoir.

Et donc voilà : j’aimerais en savoir plus sur la masculinité de nos grands financiers. Comment ils sont arrivés là, où ils s’habillent, ce qu’ils disent des femmes, etc.

La crise a ce mérite qu’elle révèle le caractère politique des institutions européennes, même les plus technocratiques, parce qu’elle détruit leur légitimité par le résultat. Jean-Claude Trichet et les autres nous ont demandé de leur faire confiance, nous ont assuré que tout se passerait bien. On peut discuter des causes et des responsables de la crise, mais le principe de la zone euro était d’être jugée sur ses résultats. C’est un désastre. La critique féministe me semble urgente, essentielle en ce moment justement parce qu’elle peut appuyer sur un point sensible, mis à découvert. Il faut faire hurler les institutions européennes pour que leurs options politiques, enfin explicitées, puissent donner lieu à un débat démocratique. Quand le roi est nu, on lui voit les couilles. Tapez fort.

Titre suggéré par H.V.

 
Nov 9th, 2011
Comments are closed.