La sagesse des pères de l’euro

J’avoue, j’ai parlé de lolcats, j’ai un peu manqué de sérieux, c’est absolument déraisonnable en ces temps troublés, qui demandent de notre part résolution, sévérité, rigueur.

Mais peut-on faire trop confiance à ceux qui ont choisi de porter pour nous ce lourd fardeau ? Si nous avons le luxe de gambader dans les prairies du web, c’est parce qu’une petite élite de soldats de la finance veille sur notre monnaie commune, jour et nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans l’inconfort spartiate d’une casemate enterrée dans les tranchées de Francfort, sous le roulement infatigable des obus spéculatifs. Vous ne les connaissez pas, moi non plus. Regardons-les, ils ont le sourire, ça nous rassure.

Who's your Daddy ?

Qui sont-ils ? Peu importe. Personne. De purs esprits. Ils ont renoncé à leur identité pour nous protéger. C’est le principe de l’indépendance. La monnaie est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux gouvernements. Comme Ulysse face aux sirènes, les économistes ont théorisé que des élus pourraient être trop facilement séduits par la solution de la « planche à billets » pour financer une générosité factice avant chaque élection. Il faut leur lier les mains, les attacher au mât, leur interdire de toucher à la monnaie. L’argument est peu démocratique peut-être. Et puis c’est quoi cette analogie entre des sirènes et des planches à billets ? Pourquoi introduire cette connotation sexuelle ? Disons qu’on a rien dit.

Dans la zone euro évidemment, l’indépendance a une raison supplémentaire : si chaque état pouvait fabriquer ses euros, le bénéfice serait national, et le coût (l’inflation) partagé par toute la zone. De quoi encourager les égoïsmes. Le pouvoir de créer la monnaie doit donc être concentré au sein d’une institution supranationale. Comme il n’y a pas de gouvernement ni de budget européen, la BCE est seule à la barre. Ou attachée au mat. On s’embrouille. Bref.

Regardons-les, ces poilus qui tiennent la planche. Ces soldats inconnus de l’expertise monétaire. Nos gardiens, notre vertu, notre ceinture de chasteté. Ils ne décident pas en fonction des intérêts nationaux. Ils ne décident pas en fonction de la tendance du moment, des idéologies, des lobbies, des émotions. Non. Ils sont indépendants. Le matin, ils se coupent les poils des narines au dessus du lavabo de la salle de bain, ils mettent leurs grosses cravates, et ils vont en toute indépendance choisir le destin du monde. Ils discutent entre eux, dans une atmosphère de libre pensée et d’ouverture, et parviennent à une décision commune, consensuelle, indépendante, qui respecte cependant la diversité de leurs opinions et n’est jamais, jamais, entachée de conformisme.

Mais vraiment, comment s’assurer que ces quelques individus auxquels on confie tant de pouvoir vont juger équitablement des intérêts de centaines de millions de citoyens européens ? Des esprits plus faibles auraient pu imaginer un processus assurant une certaine « représentativité ». Une seule malheureuse concession a été faite à cette tentation populiste : les différents pays européens sont effectivement « représentés » dans cette petite élite. Pour le reste, c’est un autre chemin qui a été choisi : nos banquier centraux appartiennent à l’espèce rare des personnes intrinsèquement, parfaitement neutres. Ils ne sont pas représentatifs, certes, mais parce qu’ils sont en dehors du petit jeu des identités, des communautés, des particularismes, des revendications, des passions, des pulsions ou des hormones. Les banquiers centraux n’ont pas de coordonnées : ils sont au centre. Ils se sont dépouillés de toute caractéristique sociale, ils se sont épurés. Tous les matins, en se rasant, ils y pensent : protéger par ce rituel la frontière sacrée de leur vie monastique. Observons deux papillons.

Ils ont été soigneusement sélectionnés depuis l’enfance, tout au long d’un processus douloureux mais nécessaire auquel seuls peuvent se comparer l’éducation des X Men, celle des petits mômes fripés du manga Akira ou l’école militaire d’Ender’s Game. C’est qu’ils ont des superpouvoirs, dont la plupart proviennent d’une particularité génétique située sur la 23ème paire de chromosomes. A 6 mois, ils savent boutonner une chemise sans se tromper. A 3 ans, ils sont déjà capables de résister aux tentations de la mode vestimentaire. Le nœud de cravate ? Inné. Ces mutants se penchent sur le sort des humains avec la bienveillance des anges, et on ne peut pas faire tenir beaucoup de crânes d’œufs sur une tête d’épingle. C’est un cercle choisi. Vertueux, évidemment. Rien ne pourrait nous arriver sous la férule de ces êtres spirituels :


Ah non, pardon ! Mauvaise photo. Ça c’est le dernier sommet arabo-africain…

Zut, encore raté ! Les dirigeants de TEPCO…

Ah ! Nous voilà rassurés !

Nov 2nd, 2011
  1. Fantômette
    Nov 3rd, 2011 at 06:56 | #1

    Bonjour,

    J’aime beaucoup ce billet, aussi bien pour sa légère impertinence que son humour désabusé. Pile ce que j’avais envie de lire sur le sujet.

    Je vais vous livrer deux réflexions libres qu’il m’inspire, sans chercher à nier qu’elles sont peut-être un peu hors sujet, et en vous priant de m’en excuser si vous partagez cette opinion sur ce point:

    – d’une part, sur l’anonymat de ces experts: j’ai relevé comme vous cet élément de fait que je trouve un peu troublant, peut-être moins à cause de l’éventuelle irresponsabilité qui en découle pour ceux qui en bénéficient (relative en droit, un peu moins en fait), qu’à cause de cette l’impression qu’elle donne d’une communauté d’apparence et de vue telle qu’elle renvoie à leur interchangeabilité. C’en est presque dérangeant, cela évoque même ce racisme banal et un peu myope qui trouve toujours que “les autres” se ressemblent tous. Dépersonnalisation. Ils ne sont plus des hommes anonymes, ils sont l’Institution. Les ouvriers du double corps du Roi, à la fois Légion et Permanence. Et cela me renvoie (je flotte toujours d’association d’idées en association d’idées) à Kafka et ses descriptions si précises et angoissantes d’administration aussi puissante qu’impersonnelle, aussi immanente qu’insaisissable. Il y aurait sûrement une analyse littéraire à faire des discours personnifiant les “forces” que l’on appelle à notre attention (marchés, bourses, finance, banque…), qu’il faudrait renvoyer à cette dépersonnalisation symétrique de ceux qui les servent.

    De manière plus prosaïque, cet anonymat me renvoie également à d’autres formes d’anonymat, également peu pointées du doigt, qui sont celles d’un certain nombre de grandes entreprises: FAI, banques, compagnies d’assurance, lesquelles ne sont plus joignables que par des numéros en 0800 nous renvoyant sur des interlocuteurs toujours différents, toujours semblables, situés on ne sait où, plates-formes délocalisées, aussi protégées de l’intrusion physique de leurs clients que l’Île d’Avalon des chevaliers de la table ronde.

    Je pense toujours à ces formes-là d’anonymat lorsque l’on évoque celui des internautes, et m’étonne (sans m’étonner) de voir que celui-ci semble décidément plus dérangeant que celui-là.

    – D’autre part, votre paragraphe sur “l’éducation des élites” m’a également beaucoup intéressée. J’ai noté, bien sûr, l’ironie délicieuse qui a guidé votre plume, et que je goûte avec délice… ceci dit, la question de “l’entrainement” de ceux qui devront s’occuper de la “chose publique” me semble pertinemment posée. N’était-ce pas Freud qui faisait de la politique un “métier impossible” (avec l’enseignement, et la psychanalyse, de mémoire)? Quel entrainement? Quelles qualités remarquables cultiver? Quels défauts rédhibitoires réprimer?

    Je me demande si, alors même que jusqu’à il n’y a peut-être pas si longtemps que ça, les réponses étaient à peu près connues (celles-ci ayant évidemment largement évoluées avec le temps) cette question ne serait pas devenue particulièrement cruciale.

    L’une des clefs de compréhension de cette question me semble résider dans un fait bien connu, quoique bizarrement peu étudié, finalement, sous un angle philosophique: nous sommes extrêmement nombreux. Nous sommes 7 milliards sur Terre. Rien qu’en Europe nous devons être environ 500 millions. Inimaginables. D’ailleurs, nous sommes impossibles à concevoir, à bien y réfléchir. C’est vertigineux. Et tout ça dans un monde aussi bien globalisé et rétréci que morcelé. L’interdépendance étroite, sans l’unification.

    De quels outils conceptuels pouvons-nous nous servir pour, simplement, aborder les problèmes – les définir pour commencer? Je n’en sais strictement rien – et je ne prétends pas cerner autre chose que mon propre questionnement d’ailleurs.

    Mais cette relative “dilution” de la responsabilité politique et cette “dispersion” des experts me renvoie à l’image de ce monde moderne là, flottant encore vaguement dans des concepts universels évanescents (l’Humanité, l’Etat, le Politique et tant d’autres encore) tout en se dispersant entre les mains de mille ouvriers anonymes bien plus concrets mais à la vision courte et singulière – nos fameux experts à cravate.

  2. Nov 3rd, 2011 at 13:48 | #2

    Le hors-sujet est le bienvenu !

    Sur l’anonymat, vous le liez à la responsabilité “en droit et en fait”, je pense que c’est justement la question. On a un tête un modèle policier: l’anonymat c’est celui des terroristes, des pédophiles, la police pourra-t-elle les identifier et les attraper ? Mais comme vous dites, il y a beaucoup d’autres situations “de fait” où l’identité, l’accès sont incertains ou fermés. En particulier le semi-anonymat d’une grande partie des activités des internautes (le clair-obscur de Dominique Cardon :
    http://www.internetactu.net/2008/02/01/le-design-de-la-visibilite-un-essai-de-typologie-du-web-20/
    ) et la frontière autour des organisations. Je me souviens avoir lu quelque part une comparaison avec les Etats-Unis, où, en cas de problème, de scandale, les représentants de l’institution qui prennent la parole en public sont souvent identifiés personnellement, et engagent leur réputation personnelle et pas seulement celle de l’institution. Ça me rappelle aussi ce texte d’Eric Fassin il y a quelques années, qui proposait se version personnelle de l’open data…
    http://www.liberation.fr/medias/0101306399-brice-un-fichier-pour-ficher-les-ficheurs

    Sur l’éducation des élites… Je crois que je suis assez naïf, je pense que la société peut très bien se gérer toute seule, que les systèmes sociaux sont incroyablement adaptatifs et résistants, et que “les gens sont les experts de leur propre vie” comme disait Ségolène Royal. Nous avons juste besoin de coordination, et de nous protéger contre ceux qui voudraient nous exploiter en prétendant nous protéger… mais c’est là tout le problème, justement. Pas un problème d’expertise, ou d’éducation, puisque nous vivons dans un univers sans super-pouvoirs, sans magie (Harry Potter), sans mutants, et sans invasion extraterrestre.

    Mais bon… je suis pas très sûr…

    • Fantômette
      Nov 4th, 2011 at 04:26 | #3

      Je prendrai le temps d’aller lire les textes que vous mettez en lien, merci!

      Un mot rapide, cependant: je crois qu’il est bon de distinguer pseudonymat et anonymat, en réalité. Dès lors que vous avez une identité traçable – qu’elle soit conforme à votre état-civil ou non – parler d’anonymat me semble être à la limite de l’abus de langage. En outre, on a appris à associer un peu instinctivement “anonymat” et “irresponsabilité” – voire “dissimulation” mais l’anonymat est également une garantie. Songez à l’encadrement ou l’interdiction de la constitution de fichiers nominatifs (certes de plus en plus mise à mal, et cela me semble d’ailleurs symptomatique), songez à la pratique du vote à bulletin secret…

      A propos de l’éducation des élites, ce que vous dites me semble globalement juste. Cela m’évoque une très belle phrase que j’avais entendue attribuer à Gandhi, qui disait: “laissez les pauvres tranquilles…” (j’y pense à chaque fois que je dois aider un de mes clients à monter des dossiers administratifs quelconque… arf) Mais je crois qu’il faut prêter attention – disons – aux “cas limites”. Les moments où le modèle d’organisation de routine ne fonctionne plus, les crises en quelque sorte. Je crois aussi (mais je suis peut-être influencée par ma casquette d’avocate pénaliste) qu’il ne faut pas perdre de vue que si la violence légitime que l’Etat nous impose doit impérativement être (et pouvoir être) contrainte, sous peine de dégénérer rapidement en abus, les forces sociales et anthropologiques qu’elle contient n’en sont pas moins redoutables.

      • marcuz
        Nov 4th, 2011 at 19:24 | #4

        “Les forces sociales et anthropologiques que [la violence légitime de l’Etat] contient n’en sont pas moins redoutables”, dites-vous… oui, c’est juste.
        Mais on peut tout aussi bien dire : “la violence de l’Etat que les forces sociales et anthropologiques contiennent n’en est pas moins redoutable”… (cette réflexion est largement inspirée par l’excellent et très accessible livre de l’anthropologue P. Clastre, La société contre l’Etat.)

        Car il y a un présupposé dans votre énoncé : la légitimité précèderait l’exercice du pouvoir… En réalité, c’est l’inverse (“la décision est prise, faites entrer les juristes”, dit-on dans les IEP pour moquer les juristes). Comme disait mon vieux professeur de Philosophie politique, “le pouvoir ne se mérite pas, il se conquiert”, et cette conquête, on sait tous comment elle se fait… souvent par la force, l’intimidation,, la trahison, le cynisme, etc. (merci Machiavel)

        Or, ce qui arrête le pouvoir, c’est un autre pouvoir (merci Montesquieu)…
        Autrement dit, le pouvoir ou l’Etat, plus prosaïquement “les hommes politiques”, ne sont fondamentalement pas en position “d’extériorité” aux “forces sociales” contenues… Le pouvoir est autant contenant que contenu… par des “forces sociales” qui le contiennent.

        Une autre façon d’aborder le problème, comme vous le suggérez, est de partir de Max Weber, de ce qu’il dit dans Le savant et le politique :

        “Tout Etat est fondé sur la force” disait un jour Trotski à Brest-Litovsk. En effet, cela est vrai. (…) La violence n’est évidemment pas l’unique moyen normal de l’Etat – cela ne fait aucun doute -, mais elle est son moyen spécifique. De nos jours la relation entre Etat et violence est tout particulièrement intime. (…) Il faut concevoir l’Etat comme une communauté humaine qui dans les limites d’un territoire déterminé (…) revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Ce qui est le propre de notre époque, c’est qu’elle n’accorde à tous les autres groupements, ou aux individus, le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l’Etat le tolère : celui-ci passe donc pour l’unique source du “droit” à la violence.

        http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/savant_politique/Le_savant.html

        Notez les guillemets dans la dernière phrase, pour “droit” à la violence… Pourquoi cette précaution ? Tout se passe comme si Weber écrivait ces mots à contre coeur, comme si au moment où il écrivait ces lignes (en 1919… au sortir de ce qui apparaissait à l’époque comme la guerre la plus dévastatrice et absurde de l’Histoire…) il était saisi d’un vertige, saisi par la même absurdité vécue par tous ses contemporains, cette contradiction fondamentale qui apparaît alors entre “droit”, “légitimité” et “violence”… comme si toute la réflexion théologico-philosophique du Moyen Age sur “la guerre juste” était balayée par la Première Guerre Mondiale, comme si le juriste et sociologue qu’il était se posait la question : les Etats européens étaient-ils légitimes à mener leurs populations à cette tuerie… de quel “droit” ?
        Et “innocemment”, il cite Trotski, à Brest-Litovsk (peut-être lorsqu’il signa l’armistice…) lui qui justement venait de conquérir le pouvoir, par les armes, et dont un des premiers actes politiques fut de sortir de cette tuerie, pour en commencer une autre…

        Et cela fait bien sûr écho à l’actualité : de quel “droit”, quelle légitimité peut bien fonder des décisions qui affament le peuple grec… ? Je crois que c’est précisément la question que les grecs adressent à leurs dirigeants et au “couple franco-allemand”…
        Voilà pourquoi il me semble que forcer les grecs à abandonner le référendum est l’une des plus lourdes erreurs politiques de Merkozy : une atteinte à la seule et unique source de légitimité des décisions politiques dans un régime démocratique.

  3. arnaud felix
    Nov 3rd, 2011 at 13:49 | #5

    Mais au-dessus d’eux, il y a maintenant “les agences de notation”… Qui y travaille? comment? combien de temps et de personnes faut-il pour “analyser” un pays? avec quelles sources? quelles personnalités du pays rencontrent ces enquêteurs ?

  4. Nov 3rd, 2011 at 14:17 | #6

    Les Anonymous vraiment dangereux, ce serait eux…

    En même temps, je ne connais pas bien le sujet, mais j’ai du mal à me convaincre du rôle central des agences de notation dans la crise actuelle. La dégradation de la note américaine par Standard & Poor’s n’a eu aucun effet.

    Pour la bulle spéculative avant 2008, c’est une autre histoire.

  5. marcuz
    Nov 3rd, 2011 at 22:30 | #7

    Il ne faut pas s’étonner de “leur” conformisme. Cette disposition de l’esprit à chercher à tout prix la confirmation tautologique de notre salut, c’est aussi la notre. Et pour une bonne raison : davantage que l’esprit, c’est l’action qui est paralysée.

    Il est inutile de chercher de “nouvelles idées”, d’innover, redéfinir, circonscrire, approfondir, prolonger, élargir des concepts (… les métaphores épistémologiques s’épuisent d’elles-mêmes en tant de crise…virant à la spéléologie des profondeurs…), tandis que LA CHOSE demeure encore et toujours la même – à moins bien sûr, de mettre artificiellement sous assistance respiratoire et universitaire des sciences économiques et sociales qui avaient déjà tout compris à leurs objets dés leur naissance.

    Car il se trouve que les premiers sociologues avaient justement forgé ces “outils conceptuels” dés le 19 ième siècle, précisément au moment où tous les problèmes que vous évoquez sont nés. Ils s’appellent “esprit du capitalisme”, “désenchantement du monde”, “cage de fer”, “modernité”, “bureaucratie” (Max Weber), “division sociale du travail”, “anomie” (Emile Durkheim), “aliénation” et “exploitation” (Karl Marx)… La boucle est bouclée. Nous tournons en rond.

    “In girum immus nocte et consummimur igni”

    ps : quant à la peur des grands nombres, elle aussi revient comme une épidémie : on l’appelle “malthusianisme”… l’autre nom du millénarisme.

    pps : oui, c’est bien ça la sainte trinité : politique+enseignement+psychanalyse

    ppps : A propos des auteurs de lettres anonymes, Joseph Gabel écrivait en 1966 :

    “C’est une technique d’illusion de puissance, mais qui structurellement se rapprocherait plutôt des états schizoïdes ; une puissance négative, éphémère et malfaisante, achetée au prix d’une autodépersonnalisation et d’une auto-aliénation. De même que le mensonge, l’anonymographie est une technique para-psychotique dont la structure rappelle celle des psychoses ; si la personne des auteurs anonymes relève de la compétence des tribunaux, l’étude de leur comportement est, elle, du ressort du psychiatre. L’anonymographie qui détruit la dialectique sujet-objet en escamotant le sujet (alors que le mensonge la détruit en mystifiant l’objet) aboutit au même résultat psychologique et moral que le mensonge et ceci malgré l’adéquation possible de ses assertions avec la réalité ; même lorsqu’elle est véridique, l’anonymographie est une conduite de type mensonger, car en n’assumant pas sa vérité, l’anonyme dévalorise son univers au même titre que le menteur. Dans les deux cas on note une dégradation de la rencontre du Moi avec le Monde ; cette dégradation est l’une des constantes de l’existence psychotique et même de l’aliénation en général.”

    Mensonge et maladie mentale (Editions Allia)

    • Fantômette
      Nov 4th, 2011 at 04:38 | #8

      Je suis plus Gabriel Tarde qu’Emile Durkheim…

      (Sans être spécialiste de l’un ou de l’autre, d’ailleurs).

      Mais je ne suis pas certaine que nous parlons de la même chose: lorsque je m’interroge sur ces outils conceptuels, je pense moins aux outils permettant de décrire notre organisation qu’aux outils permettant tout à la fois de la dépasser et de la fonder.

      Qu’est-ce qui nous relie? Sous quel ciel nous réunissons-nous exactement? C’est une question de philosophie politique que je soulevais, plus que de sociologie des institutions, si vous voulez.

      • marcuz
        Nov 4th, 2011 at 16:54 | #9

        … et moi je parle d’économie politique. haha

        Mais au fond, on parle de la même chose, du pouvoir, sa scène et ses coulisses, ses figures et ses masques.
        Et parler du pouvoir, séparé, médiatisé, bureaucratisé, revient inévitablement à parler de notre impuissance.
        Et parler de notre impuissance, s’est déjà la présupposer, l’imaginer, comme le fait le pouvoir, qui s’imagine en avoir, en en exhibant les signes et les gesticulations… (où l’on comprend que la dialectique, ça se passe aussi beaucoup dans l’imaginaire…).

        Peut-être faut-il alors relire Spinoza, pour les “outils”, lui qui préférait la puissance (potentia) au pouvoir.

        Mais surtout, peut-être ne faut-il tout simplement pas s’enivrer en faisant l’amour et une révolution…

        ps : tenez, un peu de Durkheim, c’est court et délicieux :
        http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/crime_phenomene_normal/crime_phenomene_normal.pdf

        • Nov 4th, 2011 at 17:08 | #10

          Ah tiens, je l’avais donné l’année dernière à mes premières, comme introduction à la sociologie (et en regard du discours de Grenoble de N. Sarkozy). C’est aussi un très bon texte pour apprendre à repérer un plan et à résumer un raisonnement.

          Sur le fond. Je suis pas sûr de comprendre, mais je crois que je ne suis pas d’accord ! Je n’ai pas trop le temps de développer ce soir…

          • marcuz
            Nov 4th, 2011 at 20:15 | #11

            …pas d’accord sur “s’enivrer”, “faire l’amour” ou “la révolution” ? arf arf…
            trop facile, je sors.

            ps : au fait, j’ai attéri chez vous en suivant la piste des “chats, destin de l’humanité”… c’était drôle et aussi absurde que les lolcats… presque un canular scientifique…
            au fait, j’ai ma petite théorie sur ça : les lolcats ont tant de succès parce que nous croyons qu’un chat, ça se fend la gueule en permanence !

            cf. the “cheeeeeeeseshire” :D… (je ne parle pas du conté, le fromage, en forme chat, qui vient du conté… de Cheshire,… heuuu… dites moi si vous êtes perdu…;)
            http://fr.wikipedia.org/wiki/Chat_du_Cheshire

            pps : allez on en rajoute une couche : les lolcats sont aussi nihilistes qu’un chat de Cheshire car dans le conté, plus il y a de fromage, plus il y a de trous, mais plus il y a de trous, moins il y a de fromage…

            ppps : mais c’est qui ce fou ? :D

        • Nov 7th, 2011 at 18:03 | #12

          Je vous ai relu !

          Je suis plutôt d’accord, finalement. Oui, les “forces anthropologiques” que l’Etat “contient” traversent aussi l’Etat lui-même (il y a des directeurs du FMI qui harcèlent des économistes sous leurs ordres, et des généraux sadiques) voire se concentre dans les hautes sphères. Oui, les chats sourient (c’est en pensant à cela que j’ai parlé de “pays des merveilles” dans mon billet précédent, en fait).

          Bon, par contre, peut-être comme sociologue, j’aime pas trop les théories psychologiques. L’anonymat est-il para-psychotique ? Bah ça dépend des sociétés, des circonstances…

          Et, enfin, je suis tout à fait malthusien. Enfin, je trouve évident que le desserrement des contraintes malthusiennes est un phénomène récent, et peut-être seulement une parenthèse dans l’histoire de l’humanité. D’autre part, il me semble que ce n’est pas de cette angoisse-là dont parle Fantômette quand elle évoque les 7 milliards d’humains. Elle ne dit pas que nous sommes trop nombreux pour avoir tous à manger, mais trop nombreux pour nous concevoir nous-mêmes. Certainement, nos sentiments sociaux aiguisés sur des relations personnelles et de petits groupes sont mal adaptés aujourd’hui, non ?

  6. marcuz
    Nov 3rd, 2011 at 22:35 | #13

    je réagissais au brillant, mais non moins symptomatique commentaire de Fantômette

  7. Fantômette
    Nov 8th, 2011 at 11:41 | #14

    Oui, voilà, c’est exactement ça. La question que je pose est finalement celle de notre propre représentation. Je ne sais pas dans quelle mesure il ne résulte pas de cette difficulté à nous “représenter” nous-mêmes une véritable difficulté à nous faire “représenter” au sens politique.

    Ce n’est qu’une sorte d’intuition vague, une interrogation, encore une fois. Mais je suis souvent frappée par cette impression (très partagée, je crois) que donne la politique de souffrir d’une certaine cécité à moyen et long terme. Nous sommes en permanence dans des logiques de tacticiens plutôt que dans celles de stratèges. Or l’une des grandes différences que l’on a entre stratégie et tactique tient précisément au fait que, pour bâtir une stratégie, on a besoin de savoir qui on est. C’est la première étape. Si elle nous manque, à chaque fois que nous faisons le reproche à nos représentants de manquer de puissance politique (le politique soumis au financier plutôt que l’inverse, par exemple), nous sommes un peu injustes, finalement, car pour le coup, le politique hérite en l’occurrence d’une incapacité qui est aussi la nôtre.

    Un mot à marcuz: je crois que le pouvoir se conquiert moins souvent qu’il ne se ramasse. Disons, en tout cas, que le pouvoir ne change généralement de main que lorsqu’il y a conjonction entre un détenteur traditionnel affaibli (pour des raisons qui peuvent être parfaitement internes et structurelles) et un candidat à sa succession déterminé. Je n’ai pas eu l’impression qu’avait été très commentée sous cet angle la récente décision de Papandréou de décapiter l’état-major de ses trois armes, une information qui m’a pourtant laissée franchement songeuse.

    • Nov 8th, 2011 at 11:51 | #15

      Il me semble cependant que beaucoup de personnes raisonnent politiquement à l’échelle de l’humanité (et pas seulement “à échelle humaine”): écologistes, altermondialistes, transhumanistes. Mais ces idées ont très peu pénétré l’univers de la politique électorale nationale, peut-être justement parce qu’elle reste à une échelle nationale. La crise de l’euro nous intéresse mais nous sommes privés de débouchés politiques à la bonne échelle.

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