Face à une vague médiatique, le scepticisme est une attitude raisonnable. Mais les médias eux-même jouent maintenant le contre-pied, en moquant “l’épidémie de panique” qui se serait emparé de Twitter, en s’interrogeant sur les réactions exagérées de certaines autorités, en évitant les trop gros titres sur la maladie. Après tout, chaque hiver, la grippe tue plusieurs dizaines de milliers de personnes aux États-Unis seulement, et on n’en fait pas tout un plat. Là, quelques morts, et “swine flu” remplace “american idol” comme premier terme de recherche sur Google. C’est fou. Dénonçons l’hystérie ! Inventons des complots !
L’inquiétude que suscite la grippe porcine/mexicaine/A-H1N1 (2009) me semble pourtant parfaitement justifiée. D’abord, on sait qu’avec l’accroissement de la population et des échanges, on doit s’attendre à une pandémie importante un jour ou l’autre, pour au moins quatre raisons différentes:
1) Plus une population est dense ou densément connectée, plus les maladies contagieuses qui la touchent atteignent une proportion élevée de la population. Chaque épidémie est donc plus importante, et chaque individu plus souvent malade. (Ce n’est évidemment pas un hasard si cette grippe touche d’abord surtout Mexico ou New York, ou si le SRAS s’était diffusé depuis Hong Kong)
2) L’unification du monde est récente (disons que sa phase moderne commence en 1492). L’unification microbienne et virale est toujours en cours. Pendant des siècles ou des millénaires, des populations séparées ont survécu à leurs propres maladies infectieuses. En mettant en commun notre stock de bactéries, de virus et de parasites, nous avons multiplié les maladies auxquelles chacun peut se trouver confronté, mais nous avons aussi fait se rencontrer des maladies infectieuses et des populations vulnérables.
3) Cette unification ne se limite pas à l’humanité: en intensifiant et en diversifiant l’exploitation du monde naturel, on a augmenté systématiquement les possibilités de transmission des animaux vers les hommes, voire, en amont, les épidémies parmi les populations animales. C’est l’effet “porcheries industrielles”. Ces nouveaux virus, bactéries ou parasites rencontrent une humanité dont l’immunité n’a pas été renforcée par une longue évolution naturelle à leur côté.
4) L’humanité unifiée, dense, nombreuse et en contact intense et varié avec les populations animales tend à fournir aux agents infectieux des conditions propices où la pression environnementale favorise l’évolution vers des maladies épidémiques humaines. C’est parce que la grippe évolue vite et de manière imprévisible que c’est un bon candidat pour une pandémie grave.
On sait également que ces conditions ont déjà favorisé des pandémies modernes, la grippe espagnole mais aussi le sida. Il ne s’agit pas d’un fantasme sans fondement. En fait, pour toutes les sociétés agricoles jusqu’à la fin du 19ème siècle, les maladies infectieuses étaient les premières causes de mortalité. Seules les sociétés industrielles s’en sont en partie débarassé dans les années récentes (la mortalité étant maintenant beaucoup due aux cancers, maladies cardio-vasculaires, etc.). Pour le reste du monde, les maladies infectieuses restent parmi les toutes premières causes de mortalité.
D’autre part, il s’agit d’un nouveau virus. Même si sa sévérité n’est pas plus grande que la grippe saisonnière (qui est loin d’être anodine), la population potentiellement en danger est beaucoup plus nombreuse : a priori, personne n’a d’immunité. Même si son rythme de progression n’est pas aussi rapide qu’on pouvait le craindre, on ne sait pas, en fait, de quoi sera fait le futur de cette pandémie.
En fait, il me semble que tous les commentaires intelligents sur lesquels je suis tombé ces derniers temps prennent cette pandémie au sérieux.
Christine Monnier sur le Global Sociology Blog résume et commente un article du British Journal of Sociology de 2001 qui se demande si le concept de “panique morale” est toujours utile aux sociologues dans le cadre d’une “société du risque”. On ne peut plus se contenter de dénoncer les peurs irrationnelles et stigmatisantes attisées par le pouvoir, quand les risques sont réels et que notre attitude face à eux devient un enjeu aussi important de nos relations sociales qu’il l’est aujourd’hui.
Yi Guan, virologiste de l’université de Hong Kong qui a combattu le SARS en 2003, accuse l’Organisation Mondiale de la Santé d’avoir réagi trop lentement dans une interview pour le magazine Science : une pandémie potentielle ne peut se contenir que dans les tout premiers moments de sa diffusion (et c’était il y a maintenant une dizaine de jours).
Un blogueur du Daily Kos résume l’objectif d’une politique de santé publique face à une épidémie (retarder et réduire le “pic” de contamination) et explique, lui aussi, qu’il est logique de fermer les écoles avant qu’il y ait beaucoup de cas. Quand tout le monde est convaincu que l’épidémie est grave, c’est trop tard.
Sur Effect Measure, Revere commente la réaction exagérée à la “panique” perçue par certains, en rappelant pourquoi, même avec les bonnes nouvelles qui sont tombées ces derniers jours, le nouveau virus reste un problème majeur. Ne serait-ce que parce qu’une épidémie importante mobilise les ressources de santé publique jusqu’à la limite de leur capacité, et au-delà.
Et puis il faut rappeler, tout simplement, que la baisse de la mortalité due aux maladies infectieuses dans les pays industrialisés n’est pas à mettre au compte des progrès de la médecine. Elle vient presque entièrement de facteurs environnementaux, les progrès de l’hygiène et de l’alimentation. Dans les sciences sociales, on assimile parfois un peu rapidement les divers hygiénismes à des pseudo-sciences au service du biopouvoir, ou quelque chose dans le genre. Mais, avant que nos savant nobélisés ne découvrent les agents infectieux des diverses maladies et les traitements appropriés, l’eau courante, propre, chaude, le savon, l’alimentation variée issue du transport avaient fait très largement chuter la mortalité. Aujourd’hui, les pays pauvres ne souffrent pas du manque d’accès aux revues médicales. Ils manquent d’argent (d’eau, de savon, de nourriture…).
On peut compter sur un vaccin futur, nos réserves de Tamiflu, les respirateurs artificiels dans les hôpitaux, et la vigilance sans faille de l’OMS. Quand un méchant virus viendra, ça ne suffira pas. Si le passé nous enseigne quelque chose, c’est que la force principale qui s’oppose à l’accroissement systématique du risque de pandémie, c’est le progrès de l’hygiène. La “panique” ressemble beaucoup à une immunité acquise, dont on peut espérer qu’elle se répande, dans notre monde dense et interconnecté, plus rapidement que le virus auquel elle répond. Une manière de réduire la contagion qui ne réduise pas (trop) les interactions sociales. L’épidémie est un phénomène social, et, sans surprise, c’est la société qui peut nous en protéger. La “panique”, c’est de l’altruisme.
Ceci dit, tout ça, c’est bon pour les Mexicains. En France, les nuages radioactifs s’arrêtent aux frontières, l’amiante ne provoque pas le cancer, le sang n’est jamais contaminé, et les canicules sont une bonne occasion pour aller passer des vacances au Canada. Pas de raison de paniquer, donc.
