Peut-être que c’est moi. Peut-être ai-je une obsession dont je devrais parler à mon psy. Peut-être que tout s’explique par ma fascination pour les liquides noirs et visqueux, ou par une paranoïa orientée, significativement, vers les questions “d’énergie”.
Ou peut-être que non. Le choc pétrolier a disparu, et tout le monde fait comme s’il n’avait jamais existé. Dans le New Yorker d’il y a deux semaines, au milieu d’un essai littéraire sur la crise financière, Nick Paumgarten fait dans l’exhaustivité rhétorique:
Cette crise est le point culminant d’événements et de tendances qui datent, selon votre perspective, des quatre, des sept, dix-sept, vingt-deux, vingt-sept, trente-huit, soixante-cinq ou cent deux dernières années. L’implosion des prêts “subprimes”, l’effondrement consécutif du marché immobilier en général, puis des actifs fondés sur l’immobilier, puis des fonds et des entreprises détenant ces actifs, et des compagnies vendant des assurances contre le défaut de ces entreprises, et, potentiellement, des contreparties des assureurs, et ainsi de suite: vous pourriez dire que c’est tout simplement l’acte final d’une saga multi-décennale qui se jouait à Wall Street et Main Street, à Washington, Riyad et Tokyo. Les causes sont technologiques, mathematiques, culturelles, démographiques, financières économiques, comportementales, légales et politiques. Parmi les douzaines de contributeurs et de coupables, réels ou perçus, on trouve l’ordinateur personnel, l’abandon de l’étalon-or, l’abandon de Glass-Steagall, la fin des commissions fixes, les agences de notation, les titres dérivés des prêts immobiliers, les produits dérivés en général, les credit derivatives, les credit-default swaps, l’entrée en bourse des entreprises de Wall Street, la Société des Nations, Bretton Woods, Bâle II, CNBC, la S.E.C., la désintermédiation, la surcompensation, Barney Frank et Chris Dodd, Phil Gramm et Jim Leach, Alan Greenspan, les black swans, la réglementation, la déréglementation, les retards de la réglementation, le laxisme de la régulation, la pression gouvernementale pour augmenter l’accès au crédit, les comportements prédateurs des prêteurs, la comptabilité mark-to-market, les hedge funds, les sociétés de capital-investissement, la théorie financière moderne, la modélisation des risques, les “quants“, les conseils d’administration, la génération du baby-boom, les télévision à écran plat, et une populace sous-éduquée et sans retenue. Tous ces facteurs, dont très peu s’excluent mutuellement, ont été complices pour rendre possibles des effets de levier explosifs, une mauvaise évaluation des risques, et un effondrement spectaculaire. Pour raconter leur histoire à tous, dans le contexte qui convient et dans tous ses détails, il faudrait un autre Edward Gibbon. La chute de Rome, en comparaison, était un événement local. Pour un très bref résumé, quelques mots usuels suffiront: dette, avarice, hubris.
Noyée dans ce morceau de bravoure, la référence au pétrole, “Riyad”, semble propager allusivement le mythe d’une OPEP toute-puissante. On n’en saura pas plus. “Dette, avarice, hubris” : la vacuité et le sérieux de la chute détruise ce que l’énumération pouvait avoir d’ironique.
Dans un papier publié d’abord en février dernier pour la Brookings Institution, l’économiste James Hamilton de l’université de San Diego* pense au contraire que le choc pétrolier de 2008 explique la quasi totalité de la récession. Un petit tour dans sa bibliographie montre qu’il défend cette thèse depuis 25 ans. En 1983, il constatait que cinq des six récessions américaines d’après-guerre avaient été précédées par une hausse soudaine du prix du pétrole (à la suite de la crise de Suez, par exemple). Aujourd’hui, le score a progressé: c’est maintenant 10 des 11 dernières qui ont suivi un choc pétrolier. Une coïncidence, vraiment ?
Hamilton s’oppose à des économistes très reconnus comme Blanchard et Galí qui cherchaient (.pdf) en 2007 les raisons pour lesquelles la hausse du prix du pétrole ne semblait plus avoir de conséquence sur l’activité économique (mauvais timing…), Ben Bernanke (aujourd’hui président de la Réserve Fédérale des USA) qui défendait l’idée que la politique monétaire pouvait efficacement contrebalancer (.pdf) les effets d’un choc pétrolier, ou d’autres énumérés dans ce texte mis en ligne, de manière assez comique, en janvier 2009, plusieurs mois après l’explosion d’une crise qu’il ignore.
Je n’arrive pas à juger des arguments statistiques d’Hamilton contre Blanchard et Galí, par exemple. Il ne fait pas beaucoup d’efforts pour mettre en valeur ses points de désaccord, mais je suis sensible à d’autres arguments empiriques simples, comme la chute de la vente des voitures, mais surtout des SUV à l’été 2008, ou le fait que les prix immobiliers ont d’autant plus baissé que les maisons se situaient loin des centre-villes (et que le trajet quotidien vers le lieu de travail était plus long…). La question est d’autant plus importante que ce choc n’avait pas, comme les précédents, de causes géopolitiques directes, et qu’il n’était pas, selon lui, dû à la spéculation.
Même si la possible responsabilité des spéculateurs ou de la Fed est une question intéressante, cela ne devrait pas nous distraire du problème plus large: une certaine part de la hausse significative des prix du pétrole en 2007-2008 était une conséquence inévitable du boom de la demande et d’une production stagnante. Il vaut la peine de souligner qu’il s’agit d’un problème de long terme, qui n’a été résolu pour le moment, de manière assez spectaculaire, que par un effondrement de l’économie mondiale. Mais cet effondrement économique sera, on peut l’espérer, une solution de courte durée au problème de l’excès de demande énergétique. Si la croissance dans les nouveaux pays industrialisés reprend son rythme passé, il s’écoulera bien peu d’années avant que nous nous trouvions à nouveau dans le type de calcul qui était la force motrice derrière ce problème à l’origine. Les pouvoirs publics auraient intérêt à se concentrer sur les possibilités réelles pour surmonter ces défis de long terme, plutôt que de mettre les événements de l’année passée entièrement au compte d’une aberration du marché.
D’un côté, la difficulté politique à adopter des mesures contre le changement climatique invitent à sous-estimer le coût économique d’une réduction de la consommation de pétrole. De l’autre, le fait que les ressources naturelles soient limitées est difficile à intégrer dans un cadre de pensée libéral, et gagne à rester caché du point de vue de ceux qui exploitent ces ressources. Entre les deux lèvres de ce gouffre, il semble que le choc pétrolier de 2008 soit tombé dans l’oubli.
*Peut-être inspiré par une architecture de science-fiction déjà fictionnalisée par Vernor Vinge.
