Powered by WordPress | Theme by mg12 | Valid XHTML 1.1 and CSS 3
  • La torture dans les sondages

    La critique des sondages par la sociologie, c’est un grand classique. La question de la position de “l’opinion publique américaine” sur la torture qui préoccupe pas mal de monde ici n’a pas de réponse, et on ne devrait pas s’étonner de voir des résultats contradictoires dans des sondages différents. Chez Gallup, en février,  62% des répondants soutenaient une investigation criminelle (38%) ou une investigation par une commission indépendante (24%) sur l’usage de la torture. Il y a quelques jours, pour Rasmussen, des questions différentes amènent évidemment des résultats différents : 58% des personnes interrogées pensent que la publication des “mémos” met en danger la sécurité des États-Unis. Comme le dit d’ailleurs Karl Rove… PoliticsHome a d’autres résultats : les opinions sont très dépendantes des préférences politiques. Pour Abc News/Washington Post (questions 29 à 31), la population est presque exactement partagée en deux sur la question de l’opportunité d’une investigation. Pour Pew, la population est également divisée en deux, mais sur l’opportunité d’utiliser la torture (”jamais, rarement, parfois, souvent”…).

    En dehors des sondages électoraux à l’approche d’un scrutin, et pour les gens qui ont un certain intérêt pour la politique, les questions des sondages sont généralement très loin des questions que les personnes interrogées se posent en pratique. Ce sont des questions pour les médias ou les politiciens, pas les sondés, et les réponses sont d’autant plus arbitraires que le décalage est grand entre les problèmes concrets des sondés (”pour qui voter ?”) et les problèmes abstraits du sondage (”est-ce nuisible pour l’image des États-Unis dans le monde ?”).

    On peut donc s’amuser à lire les sondages précédents pour y déceler comment certains résultats dérivent directement de certaines manières de poser les questions. Par exemple, plus on offre d’alternatives à l’inaction (commission parlementaire, poursuites criminelles, enquête administrative, etc.), moins cette option attire de réponse. Plus on offre d’alternative au choix de ne “jamais” pratiquer la torture, moins cette réponse est populaire. Ou encore : 63% des Américains pensent que le “waterboarding est de la torture” (Politicshome), mais seuls 42% pensent que leur pays “a torturé des terroristes présumés” (Rasmussen). Pourtant, la pratique du waterboarding sous l’administration Bush est un fait qui n’est plus contesté. Comment interpréter des résultats aussi fluctuants ?

    Bourdieu ne disait pas seulement que “l’opinion publique n’existe pas”, mais qu’elle n’existe pas en dehors des instances qui la font et la font agir. Les élections bien sûr, les sondages évidemment construisent une opinion publique “pure” ou chacun à la même voix et où tout le monde a un avis, alors que “l’opinion publique” incarnée dans les mouvements sociaux, les discours politiques, etc., semble moins “démocratique”. Mais que construisent ces sondages sur la torture ? Ils créent un débat, et montrent une opinion divisée. Ceux des instituts qui ont posé les mêmes questions plus d’une fois remarquent une polarisation des opinions, sans doute depuis la publication des “torture memos” et le plus grand déballage médiatique sur le sujet depuis le scandale d’Abu Ghraib. La contre-attaque pro-torture dans les médias a sans doute aidé à faire de la défense de la torture la position républicaine normale.

    Alex Tabarrok du blog Marginal Revolution remarquait il y a quelques jours que la tenue d’une série de débats publiques semblait avoir eu pour effet systématique de renforcer les opinion minoritaires. Le prof de journalisme Jay Rosen écrivait récemment une longue critique de la fausse neutralité du journalisme “il a dit/elle a dit”. Peut-être que si l’on parle suffisamment longtemps d’un sujet, et que l’on sonde suffisamment souvent “l’opinion”, et qu’on construit sans relâche le problème comme une opposition entre deux camps, on arrive toujours à un résultat 50/50. L’effet bénéfique que peut avoir la transparence du gouvernement Obama au sujet de la torture ne se mesurera pas dans les sondages.

    Update mercredi 29 avril:

    Le New York Times a publié un sondage qui leur a permis de titrer sur l’évolution des représentations raciales depuis l’élection d’Obama. Ils n’en parlent pas dans l’article, mais un autre résultat a été beaucoup repris ailleurs : 71% des sondés considèrent que le waterboarding, c’est de la torture. Un mot que le New York Times se refuse toujours à utiliser, après avoir décidé d’adopter l’expression “méthodes d’interrogation brutales” pour remplacer “méthodes d’interrogation dures” depuis la publication des “memos”. Leur justification est un bon exemple de “il a dit/elle a dit”: “This president and this attorney general say waterboarding is torture, but the previous president and attorney general said it is not. On what basis should a newspaper render its own verdict, short of charges being filed or a legal judgment rendered?” (”Ce président et son ministre de la justice disent que la noyade simulée, c’est de la torture, mais le précédent président et son ministre de la justice disaient que non. Sur quel base un journal pourrait-il rendre son propre verdict, tant qu’il n’y a pas eu de poursuites engagées, ni de jugement rendu ?”).

    Par ailleurs, Nate Silver, le fondateur du blog FiveThirtyEight et Andrew Gellman, le politiste de Columbia University parlent tous les deux des contradictions dans les sondages sur la torture ici et . Nate Silver pense que les Américains voient la “torture” comme une échelle avec des degrés, d’où des réponses très différentes à des questions formulées différemment. Andrew Gellman est un peu plus radical dans sa critique : “les gens ont très peu d’opinions absolues”. Les opinions exprimées varient donc avec les questions posées.

    Monday, April 27th, 2009 at 15:28

Leave a comment

XHTML: You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>
TOP