Manifestement, Obama est pris dans une double contrainte au sujet de la politique américaine de torture. D’un côté, il est supposé y avoir mis fin, comme promis pendant sa campagne, il défend un gouvernement plus transparent, et il est soumis aux pressions des organisations de défense des droits civiques et des droits humains. De l’autre, il semble vouloir éviter aux responsables de la politique de torture (dont Bush) des poursuites judiciaires. “Je préfère me tourner vers l’avenir”, avait-il dit, comme si la recherche de la justice relevait d’une nostalgie nuisible.
Le problème, c’est que pour protéger les criminels de l’ancienne administration, il faut couvrir leur crimes. C’est incompatible avec la transparence (à moins de mettre en place une commission “vérité ou et réconciliation” que certains ont appelé de leurs voeux). Pire, comme je le décrivais dans le cas de Binyam Mohamed, l’argument du “secret d’État” peut servir dans certains cas à empêcher la tenue d’un procès (et non pas seulement à garder secrets certains documents). Au nom de la “sécurité nationale” mais aussi de la “réconciliation”, on peut donc dénier aux victimes de torture toute possibilité de justice.
Aujourd’hui au contraire, et grâce à l’insistance de l’American Civil Liberties Union, le Ministère de la Justice vient de rendre publics des mémorandum écrits en 2002 et 2005 par son Office of Legal Counsel (OLC), et qui devaient fournir notamment aux interrogateurs de la CIA des instructions quant à la légalité de leurs méthodes. Autrement dit, il s’agissait pour reprendre l’expression de Glenn Greenwald de “lois secrètes” visant à offrir une couverture légale aux officiers qui violaient les lois américaines et internationales en torturant. Ces mémos détaillent certaines pratiques de torture, mais ils ne relèvent pas du secret défense (à part sans doute pour les noms des officiers ou des pays alliés participant aux interrogations) : ce sont des opinions légales (aux arguments spécieux).
D’après le New York Times (qui n’assume toujours pas de parler de “torture”), “les techniques d’interrogation faisaient partie des secrets les mieux gardés de l’administration Bush, et ce qui a été publié jeudi après-midi constitue à ce jour l’ouverture au jugement public la plus complète d’un programme que certains hauts fonctionnaires considèrent comme ayant mis en oeuvre de la torture illégale.” Ainsi, le bulletin de notes d’Obama en matière de droits civiques dressé par Adam Serwer s’améliore un peu, sur le plan de la transparence.
Mais Obama, dans sa déclaration d’aujourd’hui, essaye de rassurer les officiers de la CIA : “Tout en publiant ces mémos, nous voulons assurer à ceux qui ont accompli leur devoir en se reposant de bonne foi sur des opinions légales du Ministère de la Justice qu’ils ne seront pas poursuivis” (ça ne se passait pas comme ça à Nuremberg). Cela signifie-t-il que des poursuites contre les membres de l’administration qui ont décidé de ces politiques ou les ont mises en place, et notamment les trois auteurs des mémos en question, Stephen G. Bradbury, Jay S. Bybee et John C.Yoo de l’OLC, ne sont pas exclues ?
Je n’ai pas lu les mémos, qui “analysent” la légalité d’un catalogue sadique, de la noyade simulée, des coups contre les murs, de la privation de sommeil, de nourriture ou de chaleur, du maintien dans des positions douloureuses, dans des boites fermées en présences d’insectes, etc. Rémi Brulin sur Facebook m’a dirigé vers Andrew Sullivan qui voit une illustration de la banalité du mal dans cette production administrative de crimes de guerre. “Il y a un certain sentiment de soulagement à être enfin en face d’une preuve indéniable. Mais il y a aussi un grand sentiment de nausée.”

Keep up the good work.