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  • Attraper un pigeon voyageur

    Au semestre dernier, j’ai donné à lire à mes étudiants le livre de Suzanne Berger, Notre première mondialisation, ou plutôt une version préliminaire, en anglais, et disponible gratuitement en ligne (.pdf). Un paragraphe m’avait intéressé (p. 26) :

    Many of the factors that promote globalization today were at work as well in the globalization of 1870-1914. There were both technological and institutional innovations. The key drivers were technological innovations that lowered the costs of transportation and communication. At the time of the American Revolution, it took Benjamin Franklin forty-two days to travel to France; by 1912, he could have made the trip in five and a half days. The Rothschilds had to use carrier pigeons to get news of the Battle of Waterloo (1815) on which one of their greatest financial coups would depend. Before the transatlantic cable was laid in the 1860s, information took up to three weeks to go from New York to London. By 1914, telegraph and telephone linked stock markets around the world almost as instantly as Internet today. The result was a rapid convergence in the prices of bonds across the Atlantic.

    Traduisons la partie qui m’importe ici : “Les Rothschild durent utiliser des pigeons voyageurs pour avoir des nouvelles de la bataille de Waterloo (1815) de l’issue de laquelle un de leurs plus importants coups financiers allait dépendre”. Berger répète la même histoire dans son livre How We Compete publié en 2005, page 10. Quel genre de coup financier pouvait dépendre de l’issue de la bataille de Waterloo ? À quoi ressemblait la spéculation financière en 1815 ? Ma curiosité éveillée, je me mis à chercher des détails sur ce pigeon voyageur, avec l’aide de Google, et j’en trouvai. Beaucoup trop.

    Partout sur Internet, l’histoire de (Nathan Mayer) Rothschild et de Waterloo est racontée avec des détails riches mais variables (avec ou sans pigeon voyageur, avec ou sans présence de Rothschild lui-même à Waterloo, auprès de Wellington, etc.), et généralement dans le cadre d’une argumentation antisémite. Aladdin, un pseudo qu’on retrouve sur différents sites associé à des textes sur les Rothschild, en fournit un bon exemple. Selon Aladdin, Nathan Mayer, informé de l’issu de la bataille, commence par vendre ostensiblement des consols, (des bons du trésor perpétuels).

    The selling turned into a panic as people rushed to unload their ‘worthless’ consuls or paper money for gold and silver in the hope of retaining at least part of their wealth. Consuls continued their nosedive towards oblivion. After several hours of feverish trading the consul lay in ruins. It was selling for about five cents on the dollar.

    Nathan Rothschild, emotionless as ever, still leaned against his pillar. He continued to give subtle signals. But these signals were different. They were so bubtly different that only the highly trained Rothschild agents could detect the change. On the cue from their boss, dozens of Rothschild agents made their way to the order desks around the Exchange and bought every consul in sight for just a ’song’! (sic)

    Pas de pigeon voyageur dans cette histoire, mais une description de Rothschild en méchant génial, qui s’empare ainsi de “toute l’économie anglaise”. Les titres d’autres textes d’Aladdin ne laissent aucun doute sur son antisémitisme “Global zionist conspiracy for world domination” ou “Zionist apocalypse!” Je ne suis pas allé les lire.

    Suzanne Berger est aussi en meilleur compagnie. Paul Vallely dans The Independent décrit l’épisode (avec pigeons voyageurs) comme une “ancienne supposition” et en attribue la diffusion au baron Victor Rothschild. La source sérieuse généralement citée est l’historien Frederic Morton, The Rothschilds: A Family Portrait, publié en 1961.

    Mais en 1998, Niall Ferguson avait publié The World’s Banker: The History of the House of Rothschild qui relativisait fortement cette histoire. Nathan Mayer Rothschild n’a pas pu amasser une grande somme en spéculant juste après la bataille de Waterloo, et certainement pas assez pour compenser les profits qu’une guerre plus longue aurait garantis. Le Oxford Dictionary of National Biography, utilisé comme référence sur la page de Nathan Mayer Rothschild sur Wikipedia, explique que, connaissant l’issu de la bataille avec une journée d’avance, il a d’abord prévenu le gouvernement Britannique. Enfin, en 2006 (après la parution des livres de Suzanne Berger), Herbert H. Kaplan a publié une histoire des dix années “critiques” pour la fortune de Nathan Mayer Rothschild, entre 1806 et 1816, dans laquelle il écrit que la légende est entièrement infondée: rien ne prouve que Nathan Mayer Rothschild ait connu l’issu de la bataille en avance, et encore moins qu’il ait utilisé ce savoir pour spéculer. Depuis 30 ans que les archives londoniennes des Rothschild sont ouvertes, les historiens commencent à défricher les mythes et les faits.

    Est-ce bien grave que Suzanne Berger ait repris ce mythe sans distance critique ? Après tout, la fortune des Rotschild vient bien des guerres napoléoniennes : Nathan Mayer fournissait Wellington en or et argent importé illégalement depuis l’Europe continentale pour payer les soldats de l’armée britannique. Il spéculait, et savait manier le bluff. Il avait un réseau d’informateurs, qui utilisaient des pigeons voyageurs. L’histoire de Waterloo ne fait-elle que condenser ces éléments ? Pas vraiment : en faisant de Rothschild le chef d’une organisation secrète qui trahit simultanément les Français et les Anglais, et amasse en une journée une fortune d’une taille inconnue, mais supposée immense, l’anecdote se transforme en une fable antisémite parfaite, à telle point qu’elle a inspiré à elle seule un film nazi, “Les Rothschild, actionnaires de Waterloo“. Il y a des pigeons qu’il ne faudrait plus laisser s’envoler.

    Thursday, April 16th, 2009 at 13:06
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