Les sites de réseaux sociaux, comme les moteurs de recherche, sont des monopoles naturels: ça marche mieux quand tout le monde utilise le même. On peut donc se demander pourquoi la scène du “social networking” en ligne n’est pas dominée par un acteur unique de la même manière que Google domine les moteurs de recherche. Quand Facebook a commencé à bouffer les parts de marché de MySpace, je me suis demandé ce qui se passait. Une migration d’un site à l’autre est coûteuse: il faut se refaire un réseau, sur un site où beaucoup de gens ne sont pas (encore).
Il me semble qu’il y a trois hypothèses principales pour expliquer l’ecosystème des sites de networking.
1) Exploitation des niches “démographiques”. À chaque groupe social son réseau adapté. L’évolution serait donc en tension entre le phénomène de monopole naturel, qui tend à réduire le nombre de sites et augmenter leur taille, et la diversification pour exploiter la diversité sociale, qui va dans le sens contraire. La compétition porte alors sur le ciblage des niches (un vrai travail de sociologue…). C’est ce qui semble expliquer que le succès de certains sites s’arrête aux frontières de certains pays.
2) Exploitation des différentes scènes sociales. Un même individu a plusieurs identités, et peut utiliser plusieurs sites: l’un pour faire des rencontres amoureuses, l’autre pour chercher un emploi. L’un pour rester en contact avec les anciens camarades de classe, l’autre pour organiser des soirées. Dans ce cas, on verrait une évolution vers un site dominant dans chaque domaine (avec sans doute des tentatives d’intégrations, pour que les usagers puissent gérer facilement leurs différents “profils”). La compétition porte sur les fonctionnalités, et le ciblage des besoins. Encore un travail de sociologue.
3) Mon hypothèse favorite: les réseaux vieillissent. Dans la vie hors-ligne, la dynamique des relations individuelles renouvelle en permanence la composition des réseaux personnels. En facilitant le maintien des relations, les sites de réseaux sociaux rendent plus difficile leur dégradation, leur transformation et leur usure naturelle. Pour reproduire cet aspect des choses, les usagers migrent de réseau en réseau. Dans cette hypothèse, on verrait un paysage dominé par un site unique à un moment donné, mais qui change régulièrement, au gré des modes. Il me semble que c’est un peu ce qui se passe. La compétition est difficile: l’évolution promet d’être assez chaotique, à moins que quelqu’un trouve le moyen de rendre les relations en ligne à la fois faciles à maintenir (c’est tout l’intérêt de ces sites) et soumises à l’usure.
Empiriquement, on peut imaginer vérifier cette troisième hypothèse en regardant le comportement des migrantes: essayent-elles de reconstituer à l’identique leur ancien réseau sur leur nouveau site? (il est souvent possible, par exemple, “d’importer ses contacts” à partir d’un autre site). Si elles ne le font pas, voire si elles font un effort particulier pour ne pas reconstituer l’ancien réseau (par exemple en sélectionnant les contacts à importer), cela signifierait que le “nettoyage” de son réseau personnel est l’une des fonctions de la migration.
Avec cette idée en tête, j’attendais donc le successeur de Facebook. Mais je ne m’intéressais pas à Twitter: malgré son succès, le site ne me semblait pas être un vrai site de “réseau social”. Je me suis sans doute trompé: Facebook est en train de transformer son interface et se rapproche de Twitter, consacrant ce site comme son concurrent direct. Si mon hypothèse est correcte, ça ne suffira pas à empêcher une nouvelle migration: Facebook, c’est fini!
Damien,
Excellent ce blog! Excellent les posts sur les reseaux sociaux et les NTIC!
Twitter a un avantage majeur sur Facebook, en tous cas pour les USA, Canada et Inde : c’est son integration des le depart avec le mobile et le SMS. Twitter n’a pas reussi a maintenir cette integration en dehors de ces 3 pays, pour des raisons evidentes de cout. Les operateurs se gavent avec les SMS.
Nais le potentiel de croissance est enorme, meme dans les pays en voie de developement ou l’acces a Internet est mois evident, car le SMS est un moyen de communication qui explose, en particulier en Inde.
En plus, dans la competition entre les ecrans (ordi, tele, mobile), cela donne a Twitter 2 pieds dans le plat directement : ordi et mobile. C’est aussi selon moi une des raisons qui fait que Twitter est amene a supplanter FB.
Aussi, d’une part FB s’est laisse depasse par les applications de moyenne qualite qui on ete produites. Pourquoi par exemple ils n’ont jamais eu une version SKYPE de FB : ca aurait ete l’ideal. Ils avaient le reseau social a portee de main, presque mieux que GMail.
D’autre part, ce que tu dis est vrai : les utilisateurs de reseaux sociaux aiment bien cloisonner : Meetic pour la drague, Hi5 pour les photos hot , MySpace, Copains d’Avant (pleaaaaasse), FB,… Or le cloisonement est contradictoire avec la tendance au monopole et a la concentration inherente au Web en general…
FB commence a me saouler car certes il est facile de maintenir des relations mais c’est preque trop facile d’entrer en contact avec des gens qu t’as pas vu depuis 15 piges et qui en un clic veulent reconnecter. C’est le phenomene Copains d’Avant qui peut ruiner FB.
La politesse sur les reseaux : risquer de refuser une friend request, offensant ? Et aussi : les amis de mes amis sont ils mes amis? : c’est parfois tentant de se connecter a des gens qui sont a la frontiere de mon reseau social mais FB n’offre que 2 possibiltes : amis /pas amis. Or en vrai ca marche pas vraiment comme ca.
Bertrand @ http://www.mobinfohaiti.com
Bertrand, merci d’avoir publié ton commentaire! Je suis tout-à-fait d’accord avec toi, et surtout, évidemment, sur l’importance du mobile pour Twitter. Ceci dit, je crois que les fonctionnalités des uns et des autres peut être une cause immédiate de succès, mais ce n’est pas une explication satisfaisante pour l’évolution générale (comme on ne peut pas expliquer la domination de Google aujourd’hui simplement par leur algorithme de 1998, il faut évoquer le monopole naturel qui fait que leur avance se creuse au lieu de se réduire avec le temps).
Mais la question du mobile rejoint quelque chose de plus structurel, qui est le problème de l’accès et du financement. J’y connais pas grand chose, donc je peux pas en dire plus pour le moment…