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  • Gros poissons en eaux saumâtres.

    D’ordinaire, je me contente à peu près de Krugman, mais parfois je plonge dans les profondeurs de l’écoblogosphère. Le débat sur le plan de relance fait rage (il vient d’être adopté par la Chambre des Représentants malgré l’opposition unanime des Républicains, et il doit encore passer au Sénat). Mais la dispute s’est déplacé vers un terrain plus général, voire une réouverture des hostilités entre les grandes familles de pensée économique. C’est logique: la crise va secouer la discipline, les positions sont menacées. Qui avait prévu la bulle? Qui peut en expliquer les mécanismes? Le plan de relance est le champ de bataille du moment (une bataille navale, comme on va voir).

    On commence par se demander qui est pour, et qui est contre. Nate Silver (qui n’est pas économiste) lance une première liste, très incomplète, à partir du classement IDEAS. Il attaque Greg Mankiw au passage. Will Ambrosini, dans le camp d’en face, ajoute des indications d’orientation politique, mais supprime opportunément tous ceux qui ne sont pas “macroéconomistes”: les rangs se vident. Pour Joe Biden, tous les économistes à qui il a parlé sont d’accords. Il ne connaît pas l’Université de Chicago? (il devrait demander à son chef). Krugman liste ses meilleurs ennemis.

    En fait, il y a une réactivation de l’opposition entre les économistes “d’eau douce” et les économistes “d’eau salée”, une distinction inventée par Robert Hall à la fin des années soixante-dix (Chicago est au bord du lac) et qui remplace alors avantageusement les étiquettes promotionnelles, “nouveaux classiques”, “nouveaux keynésiens”, etc. Les économistes d’eau douce fondent leurs théories sur les “anticipations rationnelles” (les agents économiques anticipent l’avenir au moins aussi bien que l’économiste ou la théorie qui doit rendre compte de leurs comportements). Ils rejettent le modèle keynésien comme fondamentalement basé sur l’hypothèse que les agents sont systématiquement irrationnels. Pendant ce temps, les économistes d’eau salée essayent de réécrire certains principes keynésiens dans le langage de la microéconomie. Mais, pour eux, dans les années 80, la marée baisse.

    Il y a quelques années, j’avais entendu en cours (mais lequel ?) que la macroéconomie américaine était en crise, que les étudiants la délaissaient massivement, et que les chercheurs restaient bloqués. Justin Wolfers semble d’accord: l’économie contemporaine n’a tout simplement pas grand chose à dire sur le plan de relance. Il y a 6 mois, Olivier Blanchard décrivait un champ profondément divisé, mais avec l’espoir que la synthèse était proche (via Rationalité Limité et Economist View). Un mois plus tard, Lehman Brothers chamboulait un peu ses prédictions. Ce n’est plus la synthèse, c’est la guerre. Krugman attaque les barbares, Brad Delong se tape la tête contre les murs. Les non-économistes se demandent une fois de plus (dans les commentaires, par exemple), si ces gens-là ont quoi que ce soit de sérieux à dire. Dani Rodrik voit un consensus au moins sur le plan scientifique: “les divergences qui subsistent sont largement philosophiques, politiques et pratiques”. Presque rien.

    Évidemment, les économistes d’eau douce sont presque tous de droite. Il est très tentant d’expliquer leurs succès par leur rôle idéologique. Ou par l’efficacité des mathématiques à haute dose pour forcer les étudiants à l’obéissance aveugle. Ou par le charme réel de l’hypothèse des anticipations rationnelles, qui semble résoudre un problème fondamental des sciences sociales (nos cobayes peuvent nous lire). Mais la marée remonte.

    Thursday, January 29th, 2009 at 21:40
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