Deux articles du New York Times viennent de me faire découvrir un monde auquel je n’avais pas prêté assez d’attention: celui des luxueux immeubles New Yorkais dans lesquels la vie sociale des locataires est en partie prise en charge par le propriétaire (un luxe “milieu de gamme”, sans doute, mais je m’oriente mal dans l’échelle des loyers New Yorkais). Non seulement l’immeuble est équipé d’une piscine, de salles de billard, de gymnastique, de projection, de danse, de réception, et d’une terrasse avec barbecue, mais des activités sociales sont organisées par un “manager de style de vie”: cours de danse, soirée cinéma, etc. Tout est d’accès gratuit: les locataires payent des droits d’inscription obligatoires par année (600 dollars pour le gymnase dit l’article).
La commercialisation de la sociabilité n’est pas nouvelle. Les bars, clubs et dancings, sites de rencontre, clubs de vacances, croisières, voyages organisés, clubs de sport, etc, sont déjà sur ce marché. Économiquement, c’est un peu la machine à mouvement perpétuel: les clientes amènent elles-mêmes la matière première qu’elles viennent chercher, la rencontre des autres. Mais l’équilibre est délicat. Fabriquer de la socialibilité est un art exigeant, qui demande une maîtrise de la démographie des clientes, ce qu’elles sont, et ce qu’elles cherchent, un prétexte (le sport, la danse, le tourisme) qui détourne l’attention d’une artificialité parfois gênante, ou encore une expertise dans le domaine des catalyseurs traditionnels, l’alcool ou la musique… Naturellement, le New York Times compare la vie dans ces immeubles à une “croisière”. L’article amène beaucoup d’informations passionnantes: les locataires sont souvent jeunes et nouveaux venus à New York (aisés, évidemment). Le quartier connaît une “gentrification” particulière (avec des champignons luxueux et relativement isolés poussant au milieu d’une zone populaire et industrielle délaissée). Sur les sites de différentes compagnies, on voit mise en scène la promesse d’une sociabilité parfois spécifiquement orientée vers le “flirt” ou le “dating”.
Ce genre de procédé n’existe-t-il pas aussi dans le monde du travail ? Le management contemporain s’appuie sur l’organisation par équipes, la motivation et la coordination par le partage de “valeurs” et d’une “culture” d’entreprise, des hiérarchies plus aplaties (à défaut d’être moins autoritaires) et différents moyens d’organiser une “communauté” ou un esprit de groupe. Non seulement ces méthodes sont supposées améliorer la productivité, elles peuvent aussi constituer pour les employés une motivation, une rémunération immatérielle et peu coûteuse pour l’employeur. Mais il existe un danger que les boites de nuit ne connaissent pas: dans la relation de pouvoir inhérente au salariat, la constitution d’une communauté de travailleurs est traditionnellement associée à un accroissement de leur capacité de résistance ou de décision. Le patron traditionnel doit diviser pour régner (en commençant par faire la chasse aux syndicalistes). L’”esprit d’équipe” en entreprise est pris entre ces deux pôles, celui de l’équipe de foot et celui du piquet de grève.
La relation entre locataires et propriétaires partage certaines de ces caractéristiques, même dans les résidences de luxe, semble-t-il. C’est une relation de long terme et d’inégalité économique, où “Voice” et “Loyalty” prennent autant d’importance que l’”Exit” parmi les stratégies offertes aux clients. Le récent article du New York Times résume le problème dans son titre : “Les locataires encouragés à socialiser, pas à critiquer”. Il raconte l’histoire d’un couple dont le bail n’est pas renouvelé à la suite de commentaires critiques qu’ils ont publiés sur un site internet. Certaines interventions étant “modérées” sur le forum officiel, le locataire avait crée un forum communautaire alternatif (d’accès restreint). Et s’est fait virer. Fabriquer de la sociabilité est un art exigeant.
Tu cherches un nouvel appart ?
Psst: http://phnk.com/blog/blogosphere/six-bouquins/ (fin de texte)
Non, je veux me lancer dans l’immobilier.