Les 24 heures de la Bande Dessinée

“An Easy Way to Dream”

Donc voilà, j’ai essayé de faire les 24 heures de la BD tout seul dans mon coin.Je m’y suis mis hier à 15h20, comme tout le monde, et je n’ai réussi qu’à faire 9 planches (et pas de couverture). Bon, avec une bonne nuit, un déjeuné avec une amie, une lessive, etc. Aurais-je pu réussir ? Pas vraiment, je suis pas encore assez rapide, manque d’entraînement et de préparation (j’ai galéré sur les scans et les retouches avec Gimp…). Mais c’était vraiment chouette. Je terminerai cette histoire-là plus tard (le scénario est prêt) et l’année prochaine, je m’inscrirai.

Jan 25th, 2012

Euro, les boules

La politique monétaire a-t-elle un genre ? L’absence totale de femme parmi les dirigeants de la Banque Centrale Européenne est-elle un sujet important au moment où domine le problème de la fin possible de l’euro ? Cette question que je voulais poser ironiquement dans mon précédent billet mérite d’être explicitée.

Si un banquier central avait une chance égale d’être un homme ou une femme, la probabilité d’avoir 33 hommes parmi les 33 membres du bureau exécutif et du conseil général serait de 1/8 589 934 592. Sur 8 milliards d’univers parallèles dans lesquels la BCE n’est dirigée que par des hommes, il y en a un, un seul, qui est en fait égalitaire. Peut-être est-ce le nôtre.

Plus probablement, il existe des phénomènes de discrimination par le sexe quelque part dans le processus qui fait d’un petit bébé un banquier central. Certains (des hommes en général) penseront que cela reflète des différences naturelles, innées. Prenons le temps de discuter ce point de vue, parce qu’après tout, ça pourrait être possible. Ce n’est sans doute pas le cas. On sait empiriquement que les différences moyennes de capacité et de comportement entre les femmes et les hommes sont très faibles par rapport à la variabilité individuelle. On sait aussi déjà expliquer une très grande partie des différences effectives entre hommes et femmes par des causes sociales : les enseignants ou les parents ne traitent pas de la même manière des filles et des garçons qui ont le même niveau en maths, la pratique du sport ou des jeux vidéos améliore la perception dans l’espace, etc. Enfin, l’existence et l’importance de la discrimination pure sont prouvées de multiples manières. Par exemple : les entreprises qui embauchent moins de femmes que la moyenne ont de moins bons résultats, les patrons étant donc prêts à payer pour satisfaire leur désir de discriminer les femmes. De toute façon, c’est tout simplement un fait qu’il existe des femmes qui « ont le niveau » pour être banquière centrale. On les trouve dans les banques centrales de beaucoup d’autres pays. On les trouve dans beaucoup d’entreprises. On les trouve dans les universités.

L’absence de femme à la BCE est donc un triomphe éclatant de la domination masculine, tellement éclatant qu’il en est aveuglant, invisible. Personne n’en parle ou presque. Un rapport de la commission européenne (.pdf) en 2009 y consacre tout de même 2 pages (« la haute finance, une autre forteresse difficile à conquérir pour les femmes », elles ne sont que 17% dans les instances dirigeantes de toutes les banques centrales de l’UE). Le quotidien espagnol El País remarquait en février le départ de la dernière femme de la BCE. Mais lorsque la chercheuse Johanna Kantola écrit un article sur la représentation politique des femmes dans les instances de l’Union Européenne, sujet dont elle déplore par ailleurs qu’il soit peu étudié, elle n’évoque pas la BCE un seul instant. Les questions fondamentales posées par la représentation des femmes semblent épargner l’institution la plus importante de l’Union (comme ces derniers mois l’ont prouvé).

La politique monétaire ne se situe pas dans la sphère des idées. Elle a des conséquences réelles pour les citoyens européens, des conséquences qui privilégient les riches ou les pauvres, les créditeurs ou les débiteurs, les salariés ou les rentiers, certains pays plutôt que d’autres, les travailleurs installés ou les travailleurs précaires, et donc les hommes ou les femmes. Une politique monétaire n’est pas l’application technique et mécanique d’une règle d’optimisation, au contraire, toute la théorie économique insiste sur l’importance d’une dimension discrétionnaire et sur le rôle des anticipations. Et les débats théoriques et pratiques sont nombreux. Dans l’univers austère des équations économiques, les banques centrales constituent un petit noyau de littérature, un théâtre de la confiance.

La politique monétaire de la zone euro a été très orientée politiquement, et même radicale. Face à la crise, elle a consisté à refuser à la fois tout défaut souverain, et toute aide sans contrepartie à un pays en difficulté. A limiter les opérations d’achats de dette souveraine, et à stériliser ces achats par des ventes d’autres actifs, pour ne pas augmenter la masse monétaire. A continuer, donc, à lutter contre l’inflation dans une période où l’inflation non seulement n’est pas le problème, mais serait même une partie de la solution. A refuser enfin à reconnaître la moindre erreur dans la gestion de la crise. Le mandat de la BCE (la stabilité des prix, l’interdiction de prêter à un Etat) était volontairement contraignant, faisant de la monnaie unique un carcan ordo-libéral interdisant dans les faits les politiques keynésiennes. En période de crise, les banquiers centraux en ont eu une interprétation rigoriste. La seule institution capable de coordonner les réactions face à la décomposition de l’Union a donc contribué à empirer la crise par conviction idéologique.

Il ne s’agit pas de dire qu’une telle politique est particulièrement « masculine » et que des femmes en auraient menée une autre (même si les liens symboliques entre les politiques de monnaie « forte » et la virilité sont plus qu’un hasard). Des femmes n’auraient peut-être pas fait mieux. On ne le saura jamais. Mais l’absence totale des femmes met en évidence la dimension d’arbitraire qu’il y a dans ces choix. Une institution qui accorde autant d’importance à la domination des cravates et des moustaches peut-elle être vraiment sérieuse ?

Un mot sur les économistes : ils sont souvent réticents à introduire les questions de genre dans leurs analyses. L’homo economicus n’a pas de sexe… Pourtant la question des déterminants concrets, idéologiques, politiques, de politiques monétaires qui ne sont indépendantes qu’en théorie est posée par les économistes. Ils ont donc tous les outils, il me semble, pour étudier économiquement le sexisme de la BCE, mais ils ont peur de taper sous la ceinture. Je n’ai pas trouvé, en tout cas, d’article qui posent des questions de ce type.

Dans un document de travail de 2008 Yvonne Galligan et Sara Clavero montrent comment la perspective du genre permet de mieux comprendre la démocratie européenne. Le « déficit démocratique » souvent dénoncé de l’Union Européenne est expliqué de trois manières. Il peut s’agir d’une défaillance institutionnelle, qu’il faudrait corriger en rendant plus démocratiques les institutions supranationales de l’UE. Il peut s’agir d’une absence de culture, de sentiment démocratique à l’échelle européenne, un problème beaucoup plus insurmontable qui impliquerait un certain retour à la souveraineté nationale. Enfin, on peut y voir le résultat normal d’une Union Européenne « technocratique », une autorité régulatrice qui ne tire pas sa légitimité d’un processus démocratique, mais de sa neutralité apolitique et de ses résultats, de son efficacité.
Adopter une perspective féministe sur la question du déficit démocratique fait apparaître que ces trois points de vue ignorent la question de l’égalité. L’égalité entre femmes et hommes, mais plus généralement l’égalité concrète des citoyens au-delà de l’accès formel aux droits civiques. En fait, le déficit démocratique est lui-même traité de manière « apolitique », comme si la question de ce qu’on fait du pouvoir était distincte de la question de qui détient le pouvoir.

Selon le point de vue technocratique, celui qui nous intéresse ici parce qu’il est à la base de la légitimité de la BCE, le résultat d’une décision peut être jugé selon des critères objectifs et généraux, en référence plus ou moins explicite à l’optimum de Pareto. La question de l’égalité impliquerait un arbitrage « politique », une redistribution, elle est en dehors du champ des questions technocratiques. Du coup, les inégalités préexistantes sont reconduites sans scrupules, parce que vouloir les corriger, ce serait abandonner la neutralité de l’expert. La critique féministe remet donc radicalement en cause le fondement de l’Europe technocratique en lui reprochant son sexisme : l’apolitisme, c’est en réalité la défense des privilèges des hommes. Si la BCE reconnaissait son petit problème de masculinité, ou simplement le fait qu’une politique monétaire peut avoir des effets distincts pour les hommes et pour les femmes, elle saperait les fondements de sa propre légitimité. Si vous êtes aveugle au genre (et à tous les « intérêts particuliers »), vous devez faire semblant de ne même pas vous apercevoir que vous portez une cravate. C’est pas facile. Mario Draghi est obligé de fermer les yeux quand il se savonne la bite.Bunga Bunga

Ou pas. Dès qu’ils se laissent aller, ces vieux mâles qui nous dirigent révèlent l’évidence : ils sont fiers d’avoir les gonades qui pendent dans deux petits sacs de peau fripée. Pas tous, pas toujours. Nous ne savons quasiment rien des pensées intimes, des pratiques sexuelles, ni même de l’anatomie ou des chromosomes sexuels de tous ces personnages à cravate. Mais c’est leur être social lui-même qui est double : guindé dans l’uniforme du « mâle sans genre » pendant la conférence de presse, et volubile en séducteur hétérosexuel dans la sociabilité des cercles du pouvoir.

Et donc voilà : j’aimerais en savoir plus sur la masculinité de nos grands financiers. Comment ils sont arrivés là, où ils s’habillent, ce qu’ils disent des femmes, etc.

La crise a ce mérite qu’elle révèle le caractère politique des institutions européennes, même les plus technocratiques, parce qu’elle détruit leur légitimité par le résultat. Jean-Claude Trichet et les autres nous ont demandé de leur faire confiance, nous ont assuré que tout se passerait bien. On peut discuter des causes et des responsables de la crise, mais le principe de la zone euro était d’être jugée sur ses résultats. C’est un désastre. La critique féministe me semble urgente, essentielle en ce moment justement parce qu’elle peut appuyer sur un point sensible, mis à découvert. Il faut faire hurler les institutions européennes pour que leurs options politiques, enfin explicitées, puissent donner lieu à un débat démocratique. Quand le roi est nu, on lui voit les couilles. Tapez fort.

Titre suggéré par H.V.

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Nov 9th, 2011

La sagesse des pères de l’euro

J’avoue, j’ai parlé de lolcats, j’ai un peu manqué de sérieux, c’est absolument déraisonnable en ces temps troublés, qui demandent de notre part résolution, sévérité, rigueur.

Mais peut-on faire trop confiance à ceux qui ont choisi de porter pour nous ce lourd fardeau ? Si nous avons le luxe de gambader dans les prairies du web, c’est parce qu’une petite élite de soldats de la finance veille sur notre monnaie commune, jour et nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans l’inconfort spartiate d’une casemate enterrée dans les tranchées de Francfort, sous le roulement infatigable des obus spéculatifs. Vous ne les connaissez pas, moi non plus. Regardons-les, ils ont le sourire, ça nous rassure.

Who's your Daddy ?

Qui sont-ils ? Peu importe. Personne. De purs esprits. Ils ont renoncé à leur identité pour nous protéger. C’est le principe de l’indépendance. La monnaie est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux gouvernements. Comme Ulysse face aux sirènes, les économistes ont théorisé que des élus pourraient être trop facilement séduits par la solution de la « planche à billets » pour financer une générosité factice avant chaque élection. Il faut leur lier les mains, les attacher au mât, leur interdire de toucher à la monnaie. L’argument est peu démocratique peut-être. Et puis c’est quoi cette analogie entre des sirènes et des planches à billets ? Pourquoi introduire cette connotation sexuelle ? Disons qu’on a rien dit.

Dans la zone euro évidemment, l’indépendance a une raison supplémentaire : si chaque état pouvait fabriquer ses euros, le bénéfice serait national, et le coût (l’inflation) partagé par toute la zone. De quoi encourager les égoïsmes. Le pouvoir de créer la monnaie doit donc être concentré au sein d’une institution supranationale. Comme il n’y a pas de gouvernement ni de budget européen, la BCE est seule à la barre. Ou attachée au mat. On s’embrouille. Bref.

Regardons-les, ces poilus qui tiennent la planche. Ces soldats inconnus de l’expertise monétaire. Nos gardiens, notre vertu, notre ceinture de chasteté. Ils ne décident pas en fonction des intérêts nationaux. Ils ne décident pas en fonction de la tendance du moment, des idéologies, des lobbies, des émotions. Non. Ils sont indépendants. Le matin, ils se coupent les poils des narines au dessus du lavabo de la salle de bain, ils mettent leurs grosses cravates, et ils vont en toute indépendance choisir le destin du monde. Ils discutent entre eux, dans une atmosphère de libre pensée et d’ouverture, et parviennent à une décision commune, consensuelle, indépendante, qui respecte cependant la diversité de leurs opinions et n’est jamais, jamais, entachée de conformisme.

Mais vraiment, comment s’assurer que ces quelques individus auxquels on confie tant de pouvoir vont juger équitablement des intérêts de centaines de millions de citoyens européens ? Des esprits plus faibles auraient pu imaginer un processus assurant une certaine « représentativité ». Une seule malheureuse concession a été faite à cette tentation populiste : les différents pays européens sont effectivement « représentés » dans cette petite élite. Pour le reste, c’est un autre chemin qui a été choisi : nos banquier centraux appartiennent à l’espèce rare des personnes intrinsèquement, parfaitement neutres. Ils ne sont pas représentatifs, certes, mais parce qu’ils sont en dehors du petit jeu des identités, des communautés, des particularismes, des revendications, des passions, des pulsions ou des hormones. Les banquiers centraux n’ont pas de coordonnées : ils sont au centre. Ils se sont dépouillés de toute caractéristique sociale, ils se sont épurés. Tous les matins, en se rasant, ils y pensent : protéger par ce rituel la frontière sacrée de leur vie monastique. Observons deux papillons.

Ils ont été soigneusement sélectionnés depuis l’enfance, tout au long d’un processus douloureux mais nécessaire auquel seuls peuvent se comparer l’éducation des X Men, celle des petits mômes fripés du manga Akira ou l’école militaire d’Ender’s Game. C’est qu’ils ont des superpouvoirs, dont la plupart proviennent d’une particularité génétique située sur la 23ème paire de chromosomes. A 6 mois, ils savent boutonner une chemise sans se tromper. A 3 ans, ils sont déjà capables de résister aux tentations de la mode vestimentaire. Le nœud de cravate ? Inné. Ces mutants se penchent sur le sort des humains avec la bienveillance des anges, et on ne peut pas faire tenir beaucoup de crânes d’œufs sur une tête d’épingle. C’est un cercle choisi. Vertueux, évidemment. Rien ne pourrait nous arriver sous la férule de ces êtres spirituels :


Ah non, pardon ! Mauvaise photo. Ça c’est le dernier sommet arabo-africain…

Zut, encore raté ! Les dirigeants de TEPCO…

Ah ! Nous voilà rassurés !

Nov 2nd, 2011

La domination des chats

The Internet is Made of Cats dit la chanson. Et cela me rappelle étrangement l’une de ces métaphores bizarres dont les philosophes analytiques sont friands : l’esprit ne peut pas être semblable à un ordinateur, écrit John Searle, parce qu’un ordinateur, en théorie, peut être constitué de n’importe quel mécanisme, de chats, de souris, de fromage, de cordes et de leviers, pourquoi pas. Et voilà pourquoi l’intelligence artificielle est absurde (écrit John Searle).

Parmi les mèmes qui nous entourent, les lolcats et leurs déclinaisons sont les plus connus, les plus insistants, au point de devenir l’emblème du phénomène. L’acte créatif le plus stupide imaginable, pour Clay Shirky. Comme si les portraits de chatons des calendriers de grands-mères avaient enfin vaincu les photos floues des stars de magazines pour adolescentes. Victoire des chatons grâce à Internet. Je voudrais défendre l’idée que ce n’est pas un hasard ou un acte créatif stupide mais, tout simplement, le destin de l’humanité.

Bon, les médias sociaux permettent une émergence plus spontanée, moins filtrée des informations pertinentes. Entre Vidéo Gag et Youtube, le grand progrès, c’est la disparition de Bernard Montiel et de son équipe, dont les choix, aussi proches qu’ils aient pu se souhaiter des goûts du public, étaient nécessairement limités par les préjugés d’une dizaine de cerveaux travaillant à TF1. Les réseaux sociaux ont bel et bien tué Bernard Montiel. Youtube permet l’émergence de vidéos dont la pertinence était niée parce qu’inimaginable autrefois, des émotions qui n’étaient pas considérées comme réelles, légitimes, dignes d’être partagées. L’empathie à l’égard des animaux occupe une place centrale parmi ces émotions. Ce sentiment illégitime lorsqu’il était discuté devient irrésistible lorsqu’il est partagé. Rien de plus pénible qu’un maître qui nous parle de l’intelligence de son chien. Rien de plus convaincant qu’une vidéo nous montrant un chien intelligent. En réalité, Youtube ne s’oppose pas seulement à Vidéo Gag, mais aussi aux recherches des éthologues. Alors que l’anthropomorphisme est le péché de l’éthologie, c’est le moteur de la viralité animale sur Internet, le principe même du lolcat.

Il y a peut-être une seconde raison à la domination des chats sur Internet : ils ont colonisé “l’étrange vallée”, l’uncanny valley théorisée par les chercheurs en robotique. Les chats donnent un visage à l’intelligence inhumaine que l’on pressent de l’autre côté de l’écran de l’ordinateur. Un visage parfait, ni trop humain, ni trop monstrueux, un visage que la coévolution des humains et des chats depuis des milliers d’année a peut-être même rendu irrésistible, le visage d’un parasite émotionnel dont les grands yeux et les miaulements rappellent le bébé humain et suscitent notre empathie. Le chat est orgueilleux, le chat est paresseux, le chat a faim, le chat aime le sexe, il se drogue, il soigne son style, il parle l’anglais du commentateur moyen de Youtube, mais le chat poursuit un but mystérieux, incompréhensible, tout ce qu’il fait semble marqué de transcendance.

Le chat est à la fois notre reflet et notre masque dans le pays des merveilles informatiques. Est-il étonnant qu’au moment où émerge l’intelligence artificielle qui nous domine de sa toute-puissance, nous repensions nos relations à nos inférieurs, aux animaux stupides et mignons qui nous entourent ? I, for one, welcome our new cat overlords.

[edit 29 octobre : billet publié par Owni, où ils ont ajouté avec bonheur une source oubliée ici : Vincent Glad sur Bernard Montiel.]

Oct 24th, 2011

Révolution twitter, épistémologie Google Scholar

Shoshone Falls, Snake River, IdahoLes articles académiques sur les révolutions arabes et le rôle joué par les médias sociaux commencent à fleurir. Je le sais, parce que je me suis abonné à des « alertes » Google Scholar au printemps dernier :

[ allintitle: political OR unrest OR mobilisation OR organisation OR mobilization OR organization "social media" ]

et

[ intitle:twitter ]

Autrement dit, je reçois régulièrement sur ma boite email des listes d’articles nouvellement indexés (donc généralement nouvellement publiés) sur Google Scholar, le moteur de recherche d’articles académiques : les articles dont le titre contient « twitter » et les articles dont le titre contient « social media » et l’un au moins des autres mots choisis (« political », « organisation », etc.). J’en découvre quelques autres ailleurs sur le net, sur Twitter, notamment. Depuis quelques semaines, de plus en plus d’articles ou des numéros spéciaux de revues abordent directement le sujet des révolutions arabes, par exemple The Communication Review ou l’International Journal of Communication.

La question de recherche résumée dans l’expression « révolutions Twitter » est séduisante : les nouveaux médias ont-il permis, aidé, accéléré, voire causé les révolutions récentes ? Les nouvelles technologies sont-elles une force de démocratisation ? Le débat existe depuis longtemps, il s’est affirmé ces dernières années entre des essayistes américains comme Clay Shirky (dans le camp des « utopistes ») et Malcolm Gladwell ou Evgeny Morozov (dans le camp des sceptiques). A première vue, le printemps arabe confirme en partie les espoirs des utopistes, mais n’est-ce pas une illusion d’optique ? Nous aurions pu (nous, occidentaux, consommateurs de médias, usagers d’Internet) êtres abusés par nos propres habitudes, prendre pour le phénomène ce qui n’était que notre source d’information sur le phénomène. Est-il possible de mesurer, d’évaluer rigoureusement le rôle joué par les réseaux sociaux dans ces mobilisations politiques ? Les chercheurs en sciences sociales peuvent-ils nous éclairer sur le rôle politique des nouveaux médias ?

C’est cette question que j’ai voulu poser à Google Scholar. Mais c’est demander à l’Internet s’Il pense que l’Internet est important. Les articles accessibles via GS sont publiés en ligne, plutôt en anglais (biais redoublé par mes propres termes de recherche), plutôt disponibles sans abonnements. Ceux que j’ai lus abordent le rôle des médias sociaux par des données recueillies à travers les médias sociaux : ce ne sont pas des articles tunisiens ou égyptiens, publiés sur place et sur papier, à partir d’une enquête de terrain. Peut-être parce que ces recherches demanderont plus de temps et d’efforts et seront moins nombreuses. Peut-être aussi par un biais de googlisation un peu analogue au biais de publication (le fait de publier les résultats positifs, et de ne pas publier les résultats négatifs). Nous recevons des cascades d’informations sur les cascades d’informations et nous ignorons tout de la sècheresse.

Sep 27th, 2011

La Grèce peut-elle tenir jusqu’au chapitre sur la monnaie ?

Presse du jour et manuel de Première ESDepuis 2008, j’ai la chance d’enseigner l’économie pendant une période de crise qui produit un flot continu d’exemples frappants. La science économique paraît rarement plus pertinente qu’en ce moment, d’autant plus que la théorie économique qui s’enseigne vraiment, en fac, en lycée, celle que j’ai apprise en préparant l’agreg, me semble assez solidement confirmée par les événements, pour ce que j’en comprends. Contrairement à l’économie des éditos, des think tanks et des politiciens.

En octobre 2010, il y a un an, j’ai refroidi l’enthousiasme de mes 1ère ES en leur servant un contrôle avec un dossier documentaire sur la crise de la dette grecque : une courbe de l’évolution des taux d’intérêt sur les dettes souveraines dans la zone euro (la grande divergence), un texte sur la notion de zone monétaire optimale (pas au programme) et sur l’absence de transferts budgétaires ou de mobilité de la main d’œuvre en Europe, et un texte apocalyptique (extrait d’ici, .pdf) sur les risques posés par un défaut grec, voire un départ de la zone euro. J’aime à penser que, si le devoir leur a paru bien trop difficile sur le moment, ils peuvent désormais suivre l’actualité avec un certain bagage.

Quoi qu’il arrive maintenant, la zone euro est apparue comme un échec, un projet mal conçu, et cet échec va nous poursuivre pendant un certain temps. J’imagine, j’espère, que l’euro va survivre, et j’imagine aussi que ses auteurs et concepteurs vont affirmer autant qu’ils le pourront que tout s’est passé pour le mieux, mais ils ne pourront pas faire disparaître l’impression frappante de pays de l’euro rendus plus vulnérables, plus fragiles par leur monnaie même. Des pays du continent le plus riche du monde en danger de faillite. Et si la Grèce fait effectivement défaut, et si elle retourne alors logiquement à la drachme, avec une contagion probable, quelle énergie aura le rejet du projet européen qui nous a mené là ? Enfin bref, il y a de quoi s’inquiéter.

Mais pédagogiquement, quelle occase ! J’en viendrais presque à souhaiter un beau défaut grec, si possible vers février mars, pendant le chapitre sur la monnaie, le financement de l’économie, et les politiques de régulation macroéconomiques. J’ai seulement peur que la Grèce ne tienne pas jusque là. J’ai peur aussi qu’une récession sévère en France ne procure pas à mes élèves, ou à leur famille, beaucoup de jubilation intellectuelle.

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Sep 13th, 2011

Jaillissements impuissants et horreur feinte (radical splash)

Apr 12th, 2011

Mais où est passé le choc pétrolier ?

Peut-être que c’est moi. Peut-être ai-je une obsession dont je devrais parler à mon psy. Peut-être que tout s’explique par ma fascination pour les liquides noirs et visqueux, ou par une paranoïa orientée, significativement, vers les questions “d’énergie”.

Ou peut-être que non. Le choc pétrolier a disparu, et tout le monde fait comme s’il n’avait jamais existé. Dans le New Yorker d’il y a deux semaines, au milieu d’un essai littéraire sur la crise financière, Nick Paumgarten fait dans l’exhaustivité rhétorique:

Cette crise est le point culminant d’événements et de tendances qui datent, selon votre perspective, des quatre, des sept, dix-sept, vingt-deux, vingt-sept, trente-huit, soixante-cinq ou cent deux dernières années. L’implosion des prêts “subprimes”, l’effondrement consécutif du marché immobilier en général, puis des actifs fondés sur l’immobilier, puis des fonds et des entreprises détenant ces actifs, et des compagnies vendant des assurances contre le défaut de ces entreprises, et, potentiellement, des contreparties des assureurs, et ainsi de suite: vous pourriez dire que c’est tout simplement l’acte final d’une saga multi-décennale qui se jouait à Wall Street et Main Street, à Washington, Riyad et Tokyo. Les causes sont technologiques, mathematiques, culturelles, démographiques, financières, économiques, comportementales, légales et politiques. Parmi les douzaines de contributeurs et de coupables, réels ou perçus, on trouve l’ordinateur personnel, l’abandon de l’étalon-or, l’abandon de Glass-Steagall, la fin des commissions fixes, les agences de notation, les titres dérivés des prêts immobiliers, les produits dérivés en général, les credit derivatives, les credit-default swaps, l’entrée en bourse des entreprises de Wall Street, la Société des Nations, Bretton Woods, Bâle II, CNBC, la S.E.C., la désintermédiation, la surcompensation, Barney Frank et Chris Dodd, Phil Gramm et Jim Leach, Alan Greenspan, les black swans, la réglementation, la déréglementation, les retards de la réglementation, le laxisme de la régulation, la pression gouvernementale pour augmenter l’accès au crédit, les comportements prédateurs des prêteurs, la comptabilité mark-to-market, les hedge funds, les sociétés de capital-investissement, la théorie financière moderne, la modélisation des risques, les “quants“, les conseils d’administration, la génération du baby-boom, les télévision à écran plat, et une populace sous-éduquée et sans retenue. Tous ces facteurs, dont très peu s’excluent mutuellement, ont été complices pour rendre possibles des effets de levier explosifs, une mauvaise évaluation des risques, et un effondrement spectaculaire. Pour raconter leur histoire à tous, dans le contexte qui convient et dans tous ses détails, il faudrait un autre Edward Gibbon. La chute de Rome, en comparaison, était un événement local. Pour un très bref résumé, quelques mots usuels suffiront: dette, avarice, hubris.

Noyée dans ce morceau de bravoure, la référence au pétrole, “Riyad”, semble propager allusivement le mythe d’une OPEP toute-puissante. On n’en saura pas plus. “Dette, avarice, hubris” : la vacuité et le sérieux de la chute détruisent ce que l’énumération pouvait avoir d’ironique.

Dans un papier publié d’abord en février dernier pour la Brookings Institution, l’économiste James Hamilton de l’université de San Diego* pense au contraire que le choc pétrolier de 2008 explique la quasi totalité de la récession. Un petit tour dans sa bibliographie montre qu’il défend cette thèse depuis 25 ans. En 1983, il constatait que cinq des six récessions américaines d’après-guerre avaient été précédées par une hausse soudaine du prix du pétrole (à la suite de la crise de Suez, par exemple). Aujourd’hui, le score a progressé: c’est maintenant 10 des 11 dernières qui ont suivi un choc pétrolier. Une coïncidence, vraiment ?

Hamilton s’oppose à des économistes très reconnus comme Blanchard et Galí qui cherchaient (.pdf) en 2007 les raisons pour lesquelles la hausse du prix du pétrole ne semblait plus avoir de conséquence sur l’activité économique (mauvais timing…), Ben Bernanke (aujourd’hui président de la Réserve Fédérale des USA) qui défendait l’idée que la politique monétaire pouvait efficacement contrebalancer (.pdf) les effets d’un choc pétrolier, ou d’autres énumérés dans ce texte mis en ligne, de manière assez comique, en janvier 2009, plusieurs mois après l’explosion d’une crise qu’il ignore.

Je n’arrive pas à juger des arguments statistiques d’Hamilton contre Blanchard et Galí, par exemple. Il ne fait pas beaucoup d’efforts pour mettre en valeur ses points de désaccord, mais je suis sensible à d’autres arguments empiriques simples, comme la chute de la vente des voitures, mais surtout des SUV à l’été 2008, ou le fait que les prix immobiliers ont d’autant plus baissé que les maisons se situaient loin des centre-villes (et que le trajet quotidien vers le lieu de travail était plus long…). La question est d’autant plus importante que ce choc n’avait pas, comme les précédents, de causes géopolitiques directes, et qu’il n’était pas, selon lui, dû à la spéculation.

Même si la possible responsabilité des spéculateurs ou de la Fed est une question intéressante, cela ne devrait pas nous distraire du problème plus large: une certaine part de la hausse significative des prix du pétrole en 2007-2008 était une conséquence inévitable du boom de la demande et d’une production stagnante. Il vaut la peine de souligner qu’il s’agit d’un problème de long terme, qui n’a été résolu pour le moment, de manière assez spectaculaire, que par un effondrement de l’économie mondiale. Mais cet effondrement économique sera, on peut l’espérer, une solution de courte durée au problème de l’excès de demande énergétique. Si la croissance dans les nouveaux pays industrialisés reprend son rythme passé, il s’écoulera bien peu d’années avant que nous nous trouvions à nouveau dans le type de calcul qui était la force motrice derrière ce problème à l’origine. Les pouvoirs publics auraient intérêt à se concentrer sur les possibilités réelles pour surmonter ces défis de long terme, plutôt que de mettre les événements de l’année passée entièrement au compte d’une aberration du marché.

D’un côté, la difficulté politique à adopter des mesures contre le changement climatique invitent à sous-estimer le coût économique d’une réduction de la consommation de pétrole. De l’autre, le fait que les ressources naturelles soient limitées est difficile à intégrer dans un cadre de pensée libéral, et gagne à rester caché du point de vue de ceux qui exploitent ces ressources. Entre les deux lèvres de ce gouffre, il semble que le choc pétrolier de 2008 soit tombé dans l’oubli.

*Peut-être inspiré par une architecture de science-fiction déjà fictionnalisée par Vernor Vinge.

Jun 1st, 2009

Athéisme, sondage idiot et Kalandarstan

Les États-Unis sont riches en think tanks et en research centers qui produisent des analyses et des données “neutres”, mais surtout facilement consommables par les médias ou les politiciens sensibles au lobbying. Ainsi le Pew Forum on Religion and Public Life, un rejeton du Pew Research Center, a produit une étude sur les changements d’affiliation religieuse, “faith in flux”, sujet intéressant s’il en est. Certains chiffres sont repris dans un édito du New York Times: une moitié des personnes élevée “sans affiliation religieuse” finit par rejoindre un culte, contre seulement 14% des Catholiques et 13% des Protestants d’éducation qui finissent par devenir “sans affiliation”. Conclusion de Charles Blow ? Les athées qui théorisent la religion comme endoctrinement ont donc tort : le désir de satisfaction spirituel risque bien de venir hanter leurs enfants.

Andrew Stuttaford du blog Secular Right (de la droite laïque, si l’on veut) se réjouit de la nouvelle, mais se moque de Charles Blow : c’est évident que les religions ne viennent pas de l’endoctrinement mais d’une impulsion innée ! D’où la nécessité d’une “religion douce” à apprendre aux enfants pour “canaliser” cette spiritualité instinctive. Le catholique Andrew Sullivan se dépèche d’y renvoyer ses lecteurs.

L’athée en moi s’attriste de ces chiffres, mais le sociologue s’en étonne. Il me semble qu’il y a, dans l’interprétation des résultats de Pew, une erreur fondamentale qui découle naturellement de la (mauvaise) conception de l’enquête.

Pour l’expliquer, j’ai envie de parler un peu de la République du Kalandarstan. Avant l’arrivée sur le trône de la Reine de l’Automne, en 1234, le Kalandarstan était sous l’emprise d’un système de caste rigide dépendant du jour de naissance dans la semaine. Les “enfants du lundi”, ou Ponietovitch, étaient pauvres, nomades et méprisés. Illettrés, ils étaient bien incapables de noter le jour de naissance de leurs propres enfants, mais à quoi bon ? Les enfants des Ponietovitch naissaient toujours un lundi. Les “enfants du dimanche”, ou Nietovitch, étaient la caste aristocratique d’où venaient les seigneurs et maîtres. Les enfants de Nietovitch naissaient dans le secret de l’intimité familiale, avant d’être découverts au monde après deux semaines, et que leur date de naissance (le dimanche, 14 jours plus tôt) soit officialisée.

Entre les deux, les castes moyennes vivaient dans l’angoisse permanente de mettre au monde un Ponietovitch, et dans l’espoir fou de donner naissance à un Nietovitch. Les rituels, les préparations herbales, tout était bon pour influencer le jour de naissance. Des enfants nés un lundi, on soupçonne qu’un grand nombre disparaissait, ou finissait dans un orphelinat. Les enfants nés un dimanche étaient rares : il fallait pouvoir démontrer le fait à une administration religieuse paranoïaque (exclusivement Nietovitch).

L’arrivée de la Reine de l’Automne mit fin au règne des Nietovitch, et l’Edit de Kalandarpolis (1236) rendit le système des castes illégal. L’important, disait-on alors, c’était la saison de naissance, car chaque saison correspond naturellement à une fonction sociale: les hiverneux doivent prendre en charge les arts et les artisanats, les printaniers s’occupent de la guerre et de l’administration, les estivants sont dans les champs et les jardins, et aux automneux sont attribués les troupeaux, les marchés et le commerce. L’instabilité de la période pris fin avec l’avènement des Chevaliers du Zodiac, dont le système social et religieux fondé sur les 12 mois de l’année dissimulait une aristocratie divisée, courtisane et corrompue, où les idées Nietovitch gardaient une certaine influence. Enfin, la République Populaire du Kalandarstan (1946) se décida à développer une solide infrastructure administrative, avec l’espoir que l’usage d’un état civil officiel, ainsi que la Grande Déportation des Nietovitch mettrait fin aux superstitions du peuple. Sur la grande place de Kalandarpolis, une statue de la Reine de l’Automne fut érigée, face à celle de Staline.

Quand, un beau jour de 2008, un sondeur du Pew Forum on Religion and Public Life arriva au Kalandarstan, il ignorait tout de cette riche histoire (pourtant passionnante !). À partir de quelques notes concoctées dans des bureaux de  Washington DC, il mit au point un questionnaire demandant aux citoyens leurs appartenances de caste, de saison et de zodiac, ainsi que celles de leurs parents.

Les résultats furent stupéfiants: seul un septième, en moyenne, des enfants de Nietovitch étaient eux-mêmes des Nietovitch, alors qu’environ 5 septièmes des enfants des castes moyennes appartenaient aux castes moyennes. À l’inverse, à peu près un quart des enfants de la Nomenklatura Automneuse se trouvaient être des Automneux. À l’évidence, le système des castes était en voie de disparition, et les hiérarchies saisonnières, renforcées sans doute par l’épisode communiste, résistaient un peu mieux. Le pays était sur la voie de la modernisation. Le sondeur ne s’aperçut pas que ces catégories avaient perdu toute pertinence sociale depuis longtemps.

Voilà pour le Kalandarstan. Aux États-Unis, et partout ailleurs, le phénomène est le même. D’abord, les catégories minoritaires semblent plus “mobiles” d’une génération à l’autre, une conséquence mécanique du “bruit” statistique. C’est ce qui fait au Kalandarstan que les “castes moyennes” (groupe majoritaire) ont l’air plus stables d’une génération à l’autre que les Nietovitch, alors que l’appartenance de caste est maintenant aussi aléatoire que le jour de naissance. En fait, les données brutes du genre “la moitié des enfants sans affiliation religieuse finissent par avoir une affiliation religieuse” n’ont aucune signification en elles-mêmes. Les Catholiques sont 24% de la population, les Protestants plus de 50%, et ceux sans affiliation religieuse environ 16% (7% sont issus d’une famille sans affiliation religieuse) : il aurait fallu prendre ces proportions en compte pour donner plus de pertinence au chiffre des “conversions”. De manière symptomatique, elles ne sont pas disponibles dans l’étude du Pew, mais se trouvent dans une autre partie de leur site web.

En sociologie, pour étudier le phénomène similaire de la mobilité sociale intergénérationnelle entre classes ou catégories socio-professionnelles, on utilise des “odds ratios”: on ne compare pas la proportion des fils de cadres qui deviennent cadres avec la proportion des fils d’ouvriers qui deviennent ouvriers, mais les chances relatives de devenir cadre en fonction de l’origine sociale. Le résultat ne permet pas vraiment de dire qu’une catégorie sociale est plus “mobile” ou se reproduit de manière plus fermée qu’une autre, mais de dresser un bilan général de la mobilité sociale et une mesure minimale de la reproduction des inégalités. On peut essayer de mesurer un odds ratio ici: pour une personne issue de famille sans affiliation religieuse, la probabilité d’avoir une affiliation religieuse (4/7) est les deux tiers environ de la probabilité pour une personne issue de famille avec affiliation religieuse d’avoir une affiliation religieuse (80/93). 0,66 : voilà notre odds ratio. Il nous apprend simplement que l’appartenance religieuse familiale a bien une influence sur l’affiliation religieuse, une fois adulte. (Dans l’autre sens également, les gens issus d’une famille sans affiliation ont trois fois plus de chance d’être non affiliés que ceux issus d’une famille ayant une affiliation religieuse.)

Il y a pire: les catégories statistiques sont un découpage grossier et incertain de la réalité sociale. Quand la société bouge, ces catégories prennent du retard, et enregistrent de plus en plus de “bruit” aléatoire, comme la mesure des appartenances de caste dans le Kalandarland contemporain. Moins une catégorie est en adéquation avec une réalité sociale importante, plus elle peut apparaître “mobile” dans des statistiques de mobilité. C’est évidemment le cas des “non affiliés”. Le nom même de la catégorie nous met sur la piste. Et par ailleurs c’est une catégorie qui a gonflé ces dernières années. Dans l’enquête du Pew, seuls 7% des répondants disent avoir été élevés dans une famille “non affiliée” alors qu’ils sont 16% des répondants à l’être aujourd’hui. Les catégories qui gonflent sont très souvent des catégories fourre-tout, les “autres” et “variés” de la classification officielle, qui récupèrent, comme une voiture balais, la sciure d’un décalage croissant entre les catégories établies et la réalité sociale. C’est tout simplement l’usure normale d’un système classificatoire dans une société qui change.

Pour éviter de faire des commentaires absurdes sur des chiffres sans signification, on peut essayer de prendre quelques précautions, raisonner en odds ratio, commenter les mesures qui tendent à augmenter avec la qualité de la construction des catégories (comme la reproduction sociale) plutôt que des mesures qui tendent à augmenter quand les catégories sont moins pertinentes (comme la mobilité sociale). Il est aussi utile de fonder le découpage catégoriel sur des concepts théoriques qui permettent de donner du sens même à l’absence de résultats manifestes, ou encore de mesurer diverses variables sociales pour vérifier que les catégories utilisées ont un minimum de pertinence ou de cohérence entre elles.

Mais ce n’est pas du tout la démarche de Pew. Leur objectif est de demander aux répondants les raisons subjectives de leur changement d’affiliation religieuse. La logique de l’enquête est celle d’un sondeur: les phénomènes sociaux sont construits comme des choix individuels dont on peut constituer un catalogue a priori. “Pourquoi avez-vous quitté l’église catholique, à cause des prêtres pédophiles ou parce que vous avez divorcé ?” demandent-ils en substance à des gens dont on ne connaît ni le revenu ou la profession, ni la race, la région de résidence, le diplôme, l’âge, ni même le sexe. 2867 entretiens téléphoniques effectués, et des variables sociologiques traditionnelles utilisées uniquement pour la pondération…

Les “résultats” de Pew sont à la hauteur de ces méthodes :

At the same time that the ranks of the unaffiliated have grown, the Landscape Survey also revealed that the unaffiliated have one of the lowest retention rates of any of the major religious groups, with most people who were raised unaffiliated now belonging to one religion or another. Those who leave the ranks of the unaffiliated cite several reasons for joining a faith, such as the attraction of religious services and styles of worship (74%), having been spiritually unfulfilled while unaffiliated (51%) or feeling called by God (55%).

One of the key findings of the Landscape Survey was that the unaffiliated population is a very diverse group. Not all those who are unaffiliated lack spiritual beliefs or religious behaviors; in fact, roughly four-in-ten unaffiliated individuals say religion is at least somewhat important in their lives. The new survey shows that a significant number of those who left their childhood faith and have become unaffiliated leave open the possibility that they may one day join a religion. Among both those who were raised Catholic and Protestant who are now unaffiliated, for example, roughly one-in-three say they just have not found the right religion yet.

Un certain nombre des reprises médiatiques ont insisté sur le fait que la foi est changeante, faith in flux comme le dit le titre même de l’enquête, et que les Américains changent souvent d’affiliation religieuse. C’est un résultat limité (l’enquête ne donne aucune idée de l’évolution temporelle, par exemple), mais peut-être pas totalement inexact. Mais les commentateurs qui comparent les “taux de rétention” des différentes catégories religieuses sont presque innocents dans leur erreur: ils ne font que reprendre les conclusions fautives de cette enquête mal conçue. À croire que les quelques dizaines de milliers de dollars qu’elle a dû coûter ont été dépensés précisément dans ce but.

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May 6th, 2009

Les bonnes raisons de paniquer

Face à une vague médiatique, le scepticisme est une attitude raisonnable. Mais les médias eux-même jouent maintenant le contre-pied, en moquant “l’épidémie de panique” qui se serait emparé de Twitter, en s’interrogeant sur les réactions exagérées de certaines autorités, en évitant les trop gros titres sur la maladie. Après tout, chaque hiver, la grippe tue plusieurs dizaines de milliers de personnes aux États-Unis seulement, et on n’en fait pas tout un plat. Là, quelques morts, et “swine flu” remplace “american idol” comme premier terme de recherche sur Google. C’est fou. Dénonçons l’hystérie ! Inventons des complots !

L’inquiétude que suscite la grippe porcine/mexicaine/A-H1N1 (2009) me semble pourtant parfaitement justifiée. D’abord, on sait qu’avec l’accroissement de la population et des échanges, on doit s’attendre à une pandémie importante un jour ou l’autre, pour au moins quatre raisons différentes:

1) Plus une population est dense ou densément connectée, plus les maladies contagieuses qui la touchent atteignent une proportion élevée de la population. Chaque épidémie est donc plus importante, et chaque individu plus souvent malade. (Ce n’est évidemment pas un hasard si cette grippe touche d’abord surtout Mexico ou New York, ou si le SRAS s’était diffusé depuis Hong Kong)

2) L’unification du monde est récente (disons que sa phase moderne commence en 1492). L’unification microbienne et virale est toujours en cours. Pendant des siècles ou des millénaires, des populations séparées ont survécu à leurs propres maladies infectieuses. En mettant en commun notre stock de bactéries, de virus et de parasites, nous avons multiplié les maladies auxquelles chacun peut se trouver confronté, mais nous avons aussi fait se rencontrer des maladies infectieuses et des populations vulnérables.

3) Cette unification ne se limite pas à l’humanité: en intensifiant et en diversifiant l’exploitation du monde naturel, on a augmenté systématiquement les possibilités de transmission des animaux vers les hommes, voire, en amont, les épidémies parmi les populations animales. C’est l’effet “porcheries industrielles”. Ces nouveaux virus, bactéries ou parasites rencontrent une humanité dont l’immunité n’a pas été renforcée par une longue évolution naturelle à leur côté.

4) L’humanité unifiée, dense, nombreuse et en contact intense et varié avec les populations animales tend à fournir aux agents infectieux des conditions propices où la pression environnementale favorise l’évolution vers des maladies épidémiques humaines. C’est parce que la grippe évolue vite et de manière imprévisible que c’est un bon candidat pour une pandémie grave.

On sait également que ces conditions ont déjà favorisé des pandémies modernes, la grippe espagnole mais aussi le sida. Il ne s’agit pas d’un fantasme sans fondement. En fait, pour toutes les sociétés agricoles jusqu’à la fin du 19ème siècle, les maladies infectieuses étaient les premières causes de mortalité. Seules les sociétés industrielles s’en sont en partie débarassé dans les années récentes (la mortalité étant maintenant beaucoup due aux cancers, maladies cardio-vasculaires, etc.). Pour le reste du monde, les maladies infectieuses restent parmi les toutes premières causes de mortalité.

D’autre part, il s’agit d’un nouveau virus. Même si sa sévérité n’est pas plus grande que la grippe saisonnière (qui est loin d’être anodine), la population potentiellement en danger est beaucoup plus nombreuse : a priori, personne n’a d’immunité. Même si son rythme de progression n’est pas aussi rapide qu’on pouvait le craindre, on ne sait pas, en fait, de quoi sera fait le futur de cette pandémie.

En fait, il me semble que tous les commentaires intelligents sur lesquels je suis tombé ces derniers temps prennent cette pandémie au sérieux.

Christine Monnier sur le Global Sociology Blog résume et commente un article du British Journal of Sociology de 2001 qui se demande si le concept de “panique morale” est toujours utile aux sociologues dans le cadre d’une “société du risque”. On ne peut plus se contenter de dénoncer les peurs irrationnelles et stigmatisantes attisées par le pouvoir, quand les risques sont réels et que notre attitude face à eux devient un enjeu aussi important de nos relations sociales qu’il l’est aujourd’hui.

Yi Guan, virologiste de l’université de Hong Kong qui a combattu le SARS en 2003, accuse l’Organisation Mondiale de la Santé d’avoir réagi trop lentement dans une interview pour le magazine Science : une pandémie potentielle ne peut se contenir que dans les tout premiers moments de sa diffusion (et c’était il y a maintenant une dizaine de jours).

Un blogueur du Daily Kos résume l’objectif d’une politique de santé publique face à une épidémie (retarder et réduire le “pic” de contamination) et explique, lui aussi, qu’il est logique de fermer les écoles avant qu’il y ait beaucoup de cas. Quand tout le monde est convaincu que l’épidémie est grave, c’est trop tard.

Sur Effect Measure, Revere commente la réaction exagérée à la “panique” perçue par certains, en rappelant pourquoi, même avec les bonnes nouvelles qui sont tombées ces derniers jours, le nouveau virus reste un problème majeur. Ne serait-ce que parce qu’une épidémie importante mobilise les ressources de santé publique jusqu’à la limite de leur capacité, et au-delà.

Et puis il faut rappeler, tout simplement, que la baisse de la mortalité due aux maladies infectieuses dans les pays industrialisés n’est pas à mettre au compte des progrès de la médecine. Elle vient presque entièrement de facteurs environnementaux, les progrès de l’hygiène et de l’alimentation. Dans les sciences sociales, on assimile parfois un peu rapidement les divers hygiénismes à des pseudo-sciences au service du biopouvoir, ou quelque chose dans le genre. Mais, avant que nos savant nobélisés ne découvrent les agents infectieux des diverses maladies et les traitements appropriés, l’eau courante, propre, chaude, le savon, l’alimentation variée issue du transport avaient fait très largement chuter la mortalité. Aujourd’hui, les pays pauvres ne souffrent pas du manque d’accès aux revues médicales. Ils manquent d’argent (d’eau, de savon, de nourriture…).

On peut compter sur un vaccin futur, nos réserves de Tamiflu, les respirateurs artificiels dans les hôpitaux, et la vigilance sans faille de l’OMS. Quand un méchant virus viendra, ça ne suffira pas. Si le passé nous enseigne quelque chose, c’est que la force principale qui s’oppose à l’accroissement systématique du risque de pandémie, c’est le progrès de l’hygiène. La “panique” ressemble beaucoup à une immunité acquise, dont on peut espérer qu’elle se répande, dans notre monde dense et interconnecté, plus rapidement que le virus auquel elle répond. Une manière de réduire la contagion qui ne réduise pas (trop) les interactions sociales. L’épidémie est un phénomène social, et, sans surprise, c’est la société qui peut nous en protéger. La “panique”, c’est de l’altruisme.

Ceci dit, tout ça, c’est bon pour les Mexicains. En France, les nuages radioactifs s’arrêtent aux frontières, l’amiante ne provoque pas le cancer, le sang n’est jamais contaminé, et les canicules sont une bonne occasion pour aller passer des vacances au Canada. Pas de raison de paniquer, donc.

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May 5th, 2009