
Barack et Michelle Obama mardi soir à Chicago
L’assassinat des présidents est une vieille tradition américaine. La tentative la plus récente a sans doute eu lieu le 11 septembre 2001, mais il s’agissait d’une attaque étrangère. Aujourd’hui, le danger vient à nouveau de l’intérieur. Lorsque j’ai appris, hier, que les services secrets avaient aligné des parois transparentes blindées sur les côtés de la tribune à Chicago, le soir de l’élection, en raison des nombreuses menaces de mort et des gratte-ciel du quartier, j’y ai vu une métaphore assez évidente: le plafond de verre s’est transformé en mur de verre.
La veille, j’avais passé la journée à Philadelphie, une nouvelle fois. La comparaison avec le canvassing de samedi dernier était instructive. Les bénévoles moins nombreux en ce jour de semaine étaient aussi plus politisés. Ils avaient tous une expérience minimum, et des idées précises sur la politique interne du Parti Démocrate. Parmi les passagers du train, deux Anglais, membres du Parti Libéral, étaient venus spécialement pour participer aux élections américaines. Une New Yorkaise Franco-Marocaine prolongeait naturellement dans la campagne son engagement associatif pour les droits de l’homme. Nous pouvions tous parler politique. Mais nous avons raté notre correspondance…
À 11h30, enfin arrivés au bureau de la campagne, installé dans un bâtiment syndical de cette banlieue pavillonaire du nord-est de Philadelphie, nous avons eu droit à une nouvelle formation éclair. Quelques visages m’étaient familiers. Le but de la journée: rayer des listes les électeurs ayant déjà voté. Harceler les autres. Ruth, notre instructrice, était âgée, la voix tremblante et l’exposition confuse. Elle était aussi, sans doute, épuisée. Le matin même, entre 5 et 7 heures, les membres du staff local avaient accroché à chaque poignée de porte ciblée un prospectus rappelant de voter pour Obama, et le candidat démocrate du coin, avec l’adresse du bureau de vote. Et les jours précédents ont dû être particulièrement intenses.
Cette intensité s’est retourné contre nous lorsque nous avons commencé à frapper aux portes. Dans la majorité des cas, pas de réponse: les gens travaillent le mardi. Une femme m’a fait partager son exaspération: “c’est la troisième visite, j’ai des papiers tout le temps, je suis obligée de les mettre au recyclage. Sans compter les appels téléphoniques, et les robots de McCain. Je sais que ce n’est pas de votre faute à vous, mais vivement que ça se termine!” Ceux qui n’étaient pas au travail criaient souvent, sans ouvrir la porte, “j’ai déjà voté”. Je ne demandais pas pour qui (à quoi bon, à ce point ?), je gardais mes forces pour une question plus importante: “Michael, Jessica, John, tout le monde a voté ?” Il fallait rayer les noms de la liste.
Et, oui, tout le monde avait déjà voté. L’inutilité de notre travail devenait plus évidente au fur et à mesure de la journée. Dans ce quartier blanc et homogène, où des maisons identiques, habités par les mêmes chiens, les mêmes paillassons, couvertes d’identiques décorations d’Halloween, de guirlandes lumineuses automnales pour Thanksgiving, et des premiers Pères Noëls, alignaient de nombreux signes McCain Palin, nos cibles étaient distantes les unes des autres. Le dessin même des rues sinueuses et sans issues semblaient signaler la volonté de vivre à l’écart et entre soi. Aucun magasin: le quartier n’était pas accueillant aux piétons que nous étions. Trois jours plus tôt, et dans un autre quartier, pauvre et noir, les réponses avaient été presque uniformément chaleureuses. Nous frappions alors à presque toutes les portes. Dans la rue, samedi, des voisines se disputaient (”t’es un putain de drogué, tout ton fric part dans tes narines !” ou encore “tu viens pas ici. Tu viens plus ici. Cette rue est interdite, pour toi”), ou nettoyaient leurs voitures cabossées. Mardi, au contraire, on ratissait les feuilles mortes du jardin, on déchargeait les planches destinées à quelque chantier domestique. Les panneaux “à vendre” ou “à louer” étaient inexistants. Deux jeunes garçons effrayés par ma présence me crièrent “dégage! Arrête de frapper, sinon on appelle la police!” Ils n’auraient pas attendu longtemps, m’expliqua un collègue canvasseur: le quartier est largement habité par les flics de Philadelphie. (J’ai peur que l’un d’entre eux soit cocu: peu après ma conversation avec une jeune femme impatiente qui venait manifestement de se rhabiller en urgence, j’ai vu sortir de chez elle un homme pressé et silencieux…)
Mais nous n’étions pas vraiment découragés. Pour Christine, une habitante de Philly qui s’occupe de gestion de stocks pour une grande entreprise cosmétique, 29 ans, noire, avec un diplôme d’ingénieur, c’était une initiation au militantisme. Elle avait décidé de prendre sa journée et de participer, vraiment, à cette élection historique. Au volant de sa vieille voiture, en revenant de notre zone de travail, elle m’expliquait sa satisfaction. Peu importe que la plupart ait déjà voté. Au contraire, c’était tout simplement le signe que l’activité fébrile des jours et des mois précédents avait payé. Et elle avait osé leur demander leur choix: elle savait qu’ils avaient voté Obama. Comme prévu. Je ne remarquai que plus tard trois petits signes accompagnant chaque nom sur nos listes: M, D, 45, par exemple. Male, Democrat, 45 years old. Ils étaient tous démocrates. Ils étaient aussi, je suppose, des électeurs irréguliers, de nouveaux inscrits, ou de nouveaux démocrates: les cibles privilégiées du “Get Out The Vote”. Et presque tous ceux qui étaient chez eux avaient voté. Pour leur candidat. C’était effectivement encourageant.
Je ne suis pas resté à Philadelphie pour faire la fête. Le bureau se vidait déjà vers 19 heures. On imaginait mal une célébration exubérante dans le quartier. Les premiers résultats à la télé, Vermont, Kentucky, ne donnaient pas vraiment d’indications sur la suite de la soirée. Avec Wendy, Chris et Javier, nous avons pris le train du retour à 19h45.
Les résultats nous sont arrivés peu à peu, par télephone. La Pennsylvanie fut attribuée à Obama très tôt après la fermeture des bureaux de vote, à 20 heures. On parlait d’une marge de 15 points, et nous avions du mal à y croire. Une heure plus tard, c’était l’Ohio. Mes compagnons se lancèrent dans des calculs: CNN donnait 207 voix à Obama. En additionnant la Californie, le Washington et l’Orégon (dont ils se rappelaient le nombre de grands électeurs), on dépassait le seuil des 270. Ce n’était pas officiel, mais c’était devenu une certitude: Obama avait gagné. Dans tout le wagon, les conversations téléphonique semblaient s’être synchronisées. L’excitation devenait palpable. Le contrôleur, impassible, arpentait le couloir: il avait voté Bob Barr.
Nous sommes arrivés à Penn Station à 22 heures. Avant de marcher vers Times Square, nous voulions prendre une première bière. Le bar de la gare était mal famé: supporters de hockey tout droit sortis du Madison Square Garden et “jeunes professionnels” en costards regardaient les télés avec un air dépressif. L’un d’eux, déjà bourré, nous pris à parti : “Maintenant, bande de tapettes, on va savoir ce que c’est que le communisme. Mais je m’en fais pas, il y aura bien un gars du Tennessee qui va régler le problème rapidement…” L’abruti avait peur de voir son taux marginal d’imposition augmenter de quelques points, et semblait ignorer la crise financière. Le voir souffrir n’était pas sans attrait, mais nous avons quitté les lieux rapidement, direction Times Square.
Les quatre heures qui ont suivi sont un peu troubles dans ma mémoire. La foule compacte était divisée par de très nombreux flics protégeant le monde libre et la circulation sur Broadway et la septième avenue. L’athmosphère concentrée et calme contrastait avec l’excitation de notre petit groupe. Ce n’est qu’à 23 heures, quand le bandeau rouge “Obama president-elect” a défilé sur les écran d’ABC que la célébration a commencé. Les taxis klaxonnaient un rythme ternaire qui accompagnait “Yes We Can”, “Yes We Did” ou “Obama”. À côté de moi, un jeune couple, l’air Indien, regardait les écran sans réagir. “Des touristes”, pensais-je. “C’est le plus beau jour de ma vie”, finit par dire doucement la jeune fille, avec un accent new yorkais. Et elle se mit à pleurer. À la télé, les larmes de Jesse Jackson accueillies par des cris de joie sur Times Square.
Nous avons rejoint, dans un bar, la fête des “jeunes démocrates de New York” pour pouvoir entendre le discours d’Obama. Les jeunes démocrates n’étaient plus tout jeunes, et l’ambiance un peu guindée. Born In The USA ne faisait pas danser grand monde. J’acceptais avec plaisir les bières et les shots de whisky payés par je ne sais qui. Pendant le discours, le ton sombre d’Obama m’a semblé faire baisser immédiatement le taux d’alcoolémie. Quelques mots particuliers me firent l’effet d’un retour brutal à la sobriété. Mais quand j’essayai de m’en souvenir, 10 minutes plus tard, je réalisai que j’étais bel et bien ivre. Je rentrai seul vers le Village. À Union Square, la foule s’extasiait dans sa propre contemplation. Pas de musique, pas d’écran géant. Des chants spontanés, des sourires et des embrassades, des photos à bout de bras avec les téléphones portables. En traversant la rue, je demandai au policier pourquoi ils n’avaient pas fermé la circulation, par sécurité. “Pourquoi ? Pourquoi ?! Il n’y a plus de sécurité. La sécurité, c’est terminé!”
Il n’avait pas encore entendu parler du mur de verre.