Le film à venir

Quand je suis au cinéma, je passe la moitié de mon temps à rêver d’un d’autre film. Celui que je n’ai encore jamais vu. Mon cinéma imaginaire. Un film parfait mais insaisissable. Une bonne partie de mon plaisir de spectateur vient de ce que l’écran promet, sans le montrer. Hier, je suis allé voir Dark Shadows, de Tim Burton. Amusant, peu de surprises. Le meilleur moment pour moi, c’est ce générique tardif qui nous projette dans la musique des années 70. Un train de voyageurs, vu du ciel, au milieu des marécages. Là, enfin, je me suis mis à rêver d’un autre film. Un paysage inconnu, un autre monde. Malheureusement le personnage descend dans la station bien fréquentée de la nouvelle Angleterre gothique, et le train repart sans nous vers les terres inexplorées.

A quoi sert le festival de Cannes, sinon à faire advenir ces films rêvés ? On peut accorder des récompenses pour valider des hiérarchies symboliques, comme la caisse enregistreuse d’un box office de la critique. « Voilà votre capital spécifique, tamponné, officiel : ça ne nourrit pas son monde, mais vous trouverez bien des moyens de le convertir en liquidités. Après votre palme d’intello, une carrière hollywoodienne vous attend, qui sait ? Au pire, un peu plus de subventions publiques. » Mais on peut aussi souhaiter que ce petit cercle cinéphile juge les films qui existent en gardant les yeux ouverts sur les films qui n’existent pas encore. Pas seulement valider ce qui est, mais rendre possible ce qui doit être. Je suppose que le festival de Cannes s’imagine avoir une influence sur le milieu du cinéma. Ils ne sont pas modestes au point de renoncer à toute autonomie de jugement. Quand Thierry Frémaux dit que Cannes n’est qu’ « une conséquence et une illustration de ce qu’est le cinéma », je crois qu’il n’est pas sincère.

Bien sûr, le contexte. Cette année, les 22 films sélectionnés ont tous été réalisés par des hommes. Une pétition ironique lancée par La Barbe félicite le festival pour ce triomphe machiste, et Frémaux proteste de son innocence. De son impuissance. C’est de là que vient la phrase citée. Pas de films de femmes ? C’est que la « qualité » n’est pas au rendez-vous, explique-t-il. Comme si Frémaux défendait le cinéma, alors que La Barbe défend les femmes. C’est réellement l’inverse. Quand Cannes valide et renforce le sexisme, c’est La Barbe qui se bat pour le cinéma. Les réalisatrices ou les actrices signataires sont sans doute là par féminisme. Elles le sont aussi pour le cinéma.

Frémaux ne se bat pas seulement contre les films de femmes qui existent, il se bat contre les films à venir. Les réalisatrices ne font pas rêver Frémaux. Tous les discours grandiloquents sur le cinéma se taisent soudain face à cette perspective. Cannes ne vend plus du rêve, mais de la « conséquence » et de « l’illustration. » De la « neutralité » et de la « qualité ». Le spectre du « quota » lui recroqueville la peau des couilles comme la perspective d’un waterboarding glacé dans un Guantanamo d’Amazones. Introduire un biais dans le jugement cannois qui en est absolument, éternellement dénué, quelle horreur !

Confession intime. Dans mon cinéma personnel repassent en boucle les images de Beau Travail, de Claire Denis (qui n’a jamais eu la palme). Les légionnaires dansent sous le soleil, promesse éternelle d’un film à venir que Thierry Frémaux ne veut pas que je voie, parce qu’il y a au fond pour lui quelque chose de plus important que le cinéma : le privilège masculin.

Vous pouvez signer la pétition ici.

May 13th, 2012

Qui a peur de François Hollande ?

La droite nous a donc promis un scénario à la grecque si Hollande est élu. « Le déficit c’est le malheur » a raffariné Raffarin pendant la soirée électorale de dimanche. La réponse de la gauche fut en général d’accuser Sarkozy d’avoir lui-même entamé le travail : déficit, dette et perte du triple A. Compétition dans l’austère. Manifestement, les marchés n’ont pas réagi négativement à l’arrivée en tête de François Hollande dimanche (mais sa victoire était largement anticipée, 85% de chances de l’emporter sur Intrade). L’événement, c’était plutôt la chute de la majorité aux Pays-Bas.

Ce sérieux du socialiste est une très mauvaise nouvelle. J’aurais préféré un candidat « irresponsable », un provocateur prêt à tout, un type qui fasse chuter la bourse à chaque discours. Quelqu’un, en tout cas, qui soit prêt à défendre l’idée d’un déficit conjoncturel. Son sourire mystérieux, l’incertitude sur ses intentions ne me suffisent pas.

Une affiche de musée

Pour commencer, Henri Sterdyniak de l’OFCE explique qu’il faut laisser filer les déficits « tant qu’ils seront nécessaires pour soutenir l’activité » c’est-à-dire tant que le niveau d’activité sera inférieur au potentiel, tant que le chômage sera trop élevé. Tant que durera la crise, quoi. (La zone euro sera en récession en 2012 selon toute vraisemblance, et plus précisément selon les prévisions révisées à la baisse du FMI). Un objectif d’équilibre budgétaire à court terme aggraverait au contraire nos problèmes. Si vous avez le temps, lisez les 15 pages de Sterdyniak (.pdf), un texte clair pour se débarrasser des idées absurdes sur la dette publique.

Mais l’important, ce n’est pas le déficit du budget français, c’est la politique coordonnée qui sera adoptée en Europe.

Nous sommes toujours dans le jeu de la poule mouillée : deux voitures foncent l’une vers l’autre sur une route déserte. Le premier qui flanche et s’écarte est une poule mouillée. Le gagnant devient chef de gang. Mais si aucun des deux ne flanche, c’est la mort. Un jeu simple, qui repose en grande partie sur le bluff, c’est-à-dire sur l’influence que vous pouvez avoir sur les anticipations de l’adversaire. Il faut lui faire croire que vous n’avez pas peur, pour qu’il renonce plus rapidement.

Gross berline à Berlin

Ce jeu est structurellement inscrit dans les institutions européennes actuelles. Entre toute banque centrale indépendante et son Etat existe le risque d’un tel équilibre non coopératif. La banque centrale veut lutter contre l’inflation et maintient une politique monétaire restrictive. Le gouvernement veut soutenir l’activité économique et creuse le déficit budgétaire. Si aucun des deux acteurs ne cède, on se dirige vers le défaut, la faillite publique. Pour éviter cette guerre institutionnelle, banque centrale et gouvernement coopèrent en pratique, avec des modalités qui varient selon les pays.

Or cette coopération est rendue difficile en Europe par l’absence de budget fédéral (le budget de l’UE est d’environ 1% du PIB de la zone) et de gouvernement fédéral qui soit un contrepoids face à la BCE. Au lieu de chercher un consensus, chaque Etat de la zone euro pourrait avoir une tentation extrêmement forte de faire peser sur les autres ses déficits budgétaires (sous forme d’inflation dans la zone euro si la BCE fait la poule mouillée, sous la forme plus improbable de collectivisation de la dette pour éviter un défaut sinon). Pour combattre cette tentation on a supposé qu’il suffisait de donner tout pouvoir à la banque centrale. Pas de marges de manœuvre budgétaires : les Etats se sont désarmés dans le pacte de stabilité. On a interdit le jeu de la poule mouillée en déclarant la BCE gagnante par avance et par traité.

Celui qui conduit c'est celui qui ne boit pas

Le pacte s’est avéré peu crédible. D’abord parce que rien n’empêche concrètement les pays membres de s’affranchir des limites des traités. Ils l’ont d’ailleurs fait. D’autre part parce que la politique économique systématiquement décidée par la BCE, donc systématiquement du côté de la restriction monétaire, est peu efficace. Elle n’est pas adaptée aux crises conjoncturelles. Elle ne permet pas de résoudre les déséquilibres dans la zone (ce qui demanderait des transferts entre pays, et même une inflation plus forte permettant un ajustement plus aisé des prix relatifs).

La BCE est un chef de gang sous pression, menacé en permanence par la possibilité d’une provocation, d’un défi, d’un nouveau jeu de la poule mouillée. Cela l’oblige à rouler des mécaniques, à jouer l’intransigeance, à entretenir obsessionnellement sa « crédibilité », sa street cred. Ce qui sauve pourtant la BCE, ce sont les intérêts divergents des pays de la zone euro. Les PIGS aujourd’hui s’opposent aux autres, les PIGS étant caractérisés par les années d’afflux de capitaux qui ont précédé la crise (entrainant un endettement public mais surtout privé), afflux interrompus brutalement par la crise financière de 2008. Au fond, l’origine de cette divergence ce sont les inégalités de développement économique au moment de l’entrée dans l’euro (il était plus raisonnable d’investir dans un pays encore en rattrapage, comme le Portugal ou l’Irlande, qu’en Allemagne ou en France).

Il existe également une divergence entre petits pays et grands pays. Les petits pays, plus dépendants des échanges internationaux, ont moins d’intérêt à des politiques de relance budgétaire, car une grande partie des dépenses publiques s’enfuiraient à travers une hausse des importations. Pour la même raison, ils ont davantage intérêt à une inflation faible et maîtrisée, et même à une compétition fiscale. D’un autre côté, ils sont aussi plus ouverts aux flux de capitaux internationaux et donc probablement plus vulnérables aux bulles spéculatives et aux retournements conjoncturels.

Si nous n’avions pas de monnaie commune, ces divergences ne poseraient pas (trop) de problème. Chaque Etat pourrait avoir la politique monétaire qui lui convient, et les déséquilibres économiques entre pays pourraient se régler par des fluctuations des taux de change des devises.

Il me semble qu’on peut résumer les 12 premières années de l’euro de cette manière : dans une première phase, des pays petits ou en croissance forte défendaient une politique monétaire et budgétaire restrictive face à la France et à l’Allemagne, plus dépensiers. Face à la toute puissance de la BCE, les grands pays ont cédé et l’Allemagne s’est lancé dans une stratégie (typique d’un petit pays) de compétitivité et de croissance par les exportations. C’était le règne de la BCE. Cet équilibre conservateur a accentué les déséquilibres macroéconomiques dans la zone, qui se sont révélés d’une manière soudaine par contagion de la crise financière américaine. Les divergences politiques se sont alors réveillées, mais à front renversé, les grands pays défendant l’austérité alors que les autres avaient besoin de relance budgétaire et monétaire, voire d’inflation dans toute la zone euro (pour éponger la dette et faciliter la baisse de leurs prix relatifs).

Vazy résume ça toi !

Le basculement progressif des grands pays du côté du désir de relance menace maintenant la domination de la BCE. Quand l’Espagne, l’Italie puis la France commencent à se plaindre de l’inefficacité de l’austérité, la possibilité sérieuse d’un jeu de poule mouillée réapparaît. Les récents discours sur la « croissance » de Draghi, de Barroso ou de Merkel montrent qu’ils tiennent moins fermement le volant. Mais ce n’est encore qu’un glissement du vocabulaire, pas une conversion à la relance.

La question est donc : ont-ils peur de Hollande ? Ont-ils suffisamment peur de François Hollande ? Mais franchement, qui a peur de François Hollande ?

Apr 26th, 2012

Gamberge espagnole

Tous les jours, je cherche obsessionnellement des nouvelles de la crise de l’euro. J’espère apprendre des choses. Je regarde les blogs, en particulier les blogs d’économistes, puisque la presse traditionnelle a cette manière bien à elle de rester « neutre » en refusant d’analyser ou de comprendre.

J’ai beau tourner et cliquer, je trouve rarement des choses plus intéressantes que chez Krugman, Yglesias, ou Alphaville, du Financial Times. Où sont les blogueurs de la zone euro ? Où sont les Français ? Econoclaste ne s’offre qu’un billet épisodique sur le sujet, tout comme A Fistful of Euros (pas français). Quatremer reste précis sur les informations juridiques et politiques, mais son idéologie le rend aveugle aux mécanismes économiques.

Et qui s’occupe d’expliquer comment fonctionnent « les marchés », la monnaie, la dette souveraine ? Pas de pédagogue dans le coin ? Un blog comme Alphaville reste trop technique pour moi…

Je ne suis pas capable personnellement de jouer ce rôle de pédagogue, par manque de temps, de persévérance mais surtout par incompétence. Ce que je peux faire, au moins, c’est mettre pas écrit de la manière la plus simple possible les questions que je me pose.

Aujourd’hui : Le taux d’intérêt sur la dette souveraine espagnole est-il inquiétant ?

C’est un sujet central depuis que la crise s’est réveillée, la semaine dernière, notamment du côté espagnol. Les taux sur la dette sont montés.

Tout va de mieux en mieux

Le « spread », c’est à dire l’écart avec les taux allemands, mesuré en centièmes de points de % (bps). La petite pointe mauve à l’extrême droite, c’est une flambée des taux espagnols qui commencent à rappeler celle de l’automne dernier. Le Portugal et la Grèce sont absents parce que, je suppose, leurs gouvernements n’empruntent plus sur les marchés. (La source est inscrite dans l’image, c’est pratique hein !)

Le même genre de données, piquées dans le dernier rapport du FMI (page 4) et qui s’achèvent un peu avant la flambée récente. Il ne s’agit plus de l’écart avec l’Allemagne, mais directement du taux d’intérêt, sur une période plus longue (on voit mieux la divergence entre Allemagne d’un côté, Italie et Espagne de l’autre à partir de la mi-2008) :

Yields Spain Italy Germany USA Japan

Jusque là, les choses semblent claires et correspondent au discours convenu : l’Italie et l’Espagne ont trop dépensé, se sont trop endettées, et aujourd’hui plus grand monde ne désire leur prêter, parce qu’on peut craindre que ces pays ne soient pas capables de rembourser. Leurs gouvernements sont donc obligés de concéder des taux d’intérêt plus élevés sur leurs emprunts, ou de se serrer la ceinture.

Cette explication ne convient pas vraiment. D’abord parce que cette grande divergence des taux d’intérêt sur les dettes souveraines ne correspond pas au montant des dettes (rapporté au PIB) : Dette en % du PIB depuis 95

Dans l’ordre, de haut en bas en 1995 : Italie, Grèce, Irlande, Espagne, Portugal, Allemagne et France. Le poids de la dette espagnole reste bien inférieur à celui des dettes allemande ou française. Les pays en crise aujourd’hui avaient même réduit leurs dettes ces dernières années, en tout cas l’Espagne, l’Italie et surtout l’Irlande. Cependant cette réduction s’est faite conjointement à d’autres déséquilibres.

Première conclusion : les taux d’intérêts ne dépendent pas de la taille de la dette.

Il y a un deuxième problème : les courbes ci-dessus du FMI ou du blog Ibex Salad ne représentent pas les intérêts effectivement payés par les Etats, mais les « yields », c’est-à-dire les intérêts que peuvent espérer des investisseurs qui achèteraient des obligations d’Etat sur le marché secondaire.

J’essaye d’expliquer : pour vous emprunter 100 euros, l’Etat italien (par exemple) vous vend un bout de papier (dématérialisé, digital), une « obligation souveraine » que l’Etat s’engage à vous racheter au bout d’un temps déterminé, 10 ans pour les plus populaires. Ce prêt est rémunéré : soit l’obligation est accompagnée d’un « coupon » (annuel de 4 euros, par exemple) qui vous assure une rémunération régulière, soit le prix de rachat est plus élevé que le prix initial (150 euros au bout de 10 ans par exemple).

Vous pouvez bien entendu revendre cette obligation à qui vous voulez. On se trouve alors sur le marché secondaire, le marché « d’occasion ». Le prix y est variable : vous vendez au prix auquel vous trouvez un acheteur. Si vous parvenez à vendre à 100 euros votre obligation rapportant 4 euros par mois, c’est que vous avez trouvé un acheteur que ce rendement intéresse. Si, soudain, la confiance en l’Italie se dégrade, si l’on commence à croire que le gouvernement échouera à payer les coupons ou à rembourser le principal dans quelques années, le prix peut baisser subitement. Personne ne voudra de votre obligation pour un prix supérieur à 50 euros. A ce prix-là, le coupon de 4 euros par an se transforme en un intérêt de 8% !

C’est là le « yield » dont on parle. Il ne s’agit pas des taux d’intérêt réellement payés par les Etats, mais correspond à l’inverse du cours des obligations souveraines sur le marché secondaire. Dans une certaine mesure, donc, peu importe la panique : les obligations peuvent bien perdre de leur valeur, l’Italie continuera à payer des coupons de 4 euros sur des obligations qu’elle a déjà vendues 100 euros.

Actuellement, le « yield » sur les obligations espagnoles à 10 ans est de 5,76%, mais le taux d’intérêt moyen payé par l’Espagne sur sa dette public dépasse à peine 4%. L’Espagne continue de bénéficier des années passées d’emprunts à bon marché, qui lui avaient déjà permis de réduire son taux moyen bien en dessous des taux très élevés payés dans les années 90, avant l’entrée dans l’euro. Taux d'intérêt sur la dette espagnole

Taux moyen sur la dette publique espagnole, en monnaie nationale. Données du trésor espagnol : « Tipo de interés medio de la Deuda del Estado ». La petite hausse à droite en 2011 et 2012 (données mensuelles) est le résultat de la crise actuelle.

Seconde conclusion : la hausse récente des taux ne pèse (pas encore) lourdement sur les finances espagnoles.

Je ne trouve pas (facilement) de données équivalentes pour la France. Le site de l’agence France Trésor indique la charge de la dette, mais il faudrait récupérer les données passées et les rapporter au montant de la dette pour calculer un taux d’intérêt effectivement payé (et il est très probable que ça ne corresponde pas au calcul du taux espagnol). Eurostats fournit de nombreuses statistiques européennes harmonisées, mais je n’y trouve pas d’informations facilement accessibles sur le coût de la dette. Ces données existent-elles ?

Enfin, j’ai cru lire que la politique de la BCE fonctionnait mieux dans le cas espagnol que dans le cas italien : les banques espagnol utilisent effectivement les prêts de la banque centrale pour acheter de la dette publique, et celle-ci serait en conséquence en train d’être rapatriée.

Le taux de chômage espagnol est de 23%, une récession y est anticipée en 2012 (-1% de PIB), c’est évidemment la véritable raison de s’inquiéter, la « crise » qui importe.

Je ne fais que commencer à explorer, mais il me semble donc que la petite flambée récente des « yields » ne correspond pas à une inquiétude purement budgétaire au sujet des finances publiques espagnoles, mais à une prise en compte d’un risque beaucoup plus général de prolongement de la crise économique et de sortie éventuelle de la monnaie unique (suite à une sortie de la Grèce, par exemple) suivie d’une dépréciation de la nouvelle peseta.

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Apr 18th, 2012

Pourriture pédagogique

Un billet de blog buzze chez les profs depuis trois jours, « Comment j’ai pourri le web », un petit récit dans lequel Loys, « 36 ans, professeur certifié de lettres classiques dans un lycée parisien » raconte comment il a piégé ses élèves en plaçant sur quelques sites, dont Wikipedia, de fausses informations sur le poète Charles de Vion D’Alibray avant de leur demander de commenter l’une de ses oeuvres, un travail personnel à faire à la maison.

Fruit pourri (sur arbre)

51 élèves sur 65 ont gobé « à des degrés divers » ces appâts, avant que le prof ne leur révèle la supercherie. Morale de l’histoire ? « Les élèves au lycée n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l’égard d’internet va même à l’encontre de l’autonomie de pensée et de la culture personnelle que l’école est supposée leur donner. En voulant faire entrer le numérique à l’école, on oublie qu’il y est déjà entré depuis longtemps et que, sous sa forme sauvage, il creuse la tombe de l’école républicaine. […] Et je défends ce paradoxe : on ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui.»

72000 liens sur Facebook, près de 400 000 affichages, un mail dans ma boite ce matin, et le sujet de conversation de salle des profs du jour. Ce succès indique que le récit du vandale touche une corde sensible chez mes collègues. Moi, ça me met en colère.

L’école soumet les élèves à des injonctions contradictoires : pensez par vous-même, répétez ce qu’on dit. Prenez des risques, ne vous trompez pas. Apprenez par cœur, ne plagiez jamais. Ces contradictions sont structurelles, inscrites dans les fonctions ambivalentes de l’institution. D’un côté, on impose aux élèves une culture dominante de pure autorité. De l’autre, on leur demande d’entretenir la fiction selon laquelle cette culture est librement choisie, aimée, appréciée comme supérieure par tous. La bonne élève, c’est celle qui a le bon goût de sincèrement aimer Flaubert.

On demande ici aux élèves de commenter un poème. Il ne s’agit pas d’un travail créatif, on n’attend pas d’eux qu’ils réinventent la littérature. Il y a de bonnes et de mauvaises réponses. Penser par soi-même n’est pas vraiment l’enjeu ici, il s’agit de penser, certes, mais de penser comme le prof. Apprendre à bien penser, être bien pensant. Tout comme ces expériences scientifiques reproduites en cours de bio ou de physique, il y a le goût et la couleur de la science, mais ce n’est pas de la science : on n’y fera jamais de découverte. Chaque prof vend plus ou moins la mèche, assume plus ou moins la transmission autoritaire du savoir, ou accepte plus ou moins le développement imprévisible de la pensée critique.

Internet rend plus compliquée l’hypocrisie pédagogique des exercices traditionnels. On prétend que ce qui importe c’est la démarche, alors qu’on juge le résultat. Mais un même résultat peut maintenant s’obtenir par de nouveaux moyens. La fausse monnaie du web dévalorise nos trésors de papier. Disons-le plus brutalement : les corrigés en ligne rendent accessible aux enfants de pauvres le petit truc du perroquet bien dressé qui nous permettait, auparavant, de distinguer la progéniture bourgeoise, celle qui aime sincèrement Flaubert. Voilà le scandale. Tout se mélange. Tout se vaut. « Maintenant tout est devenu horizontal » me disait un collègue (nostalgique). Pour nous, la situation n’est pas confortable. Je suis sur le point d’abandonner la lutte contre le « plagiat » (mémoriser un cours ou un manuel scolaire, c’est bien, emprunter une phrase sur le web, c’est du « plagiat », allez comprendre), mais je ne sais pas trop où je vais.

C’est par cette angoisse que je m’explique le désarroi moral qui pousse des profs à célébrer Loys. Le geek vandale qui les venge de l’obsolescence soudaine de leurs compétences de bibliothèque et de la désacralisation provoquée par ces usages instrumentaux du savoir scolaire disponible en ligne. Si Loys avait découpé une feuille d’encyclopédie papier dans un centre documentaire de lycée pour la remplacer par une fausse, mes collègues seraient choqués. La démonstration par l’absurde (« Il ne faut faire confiance à personne, croyez-moi. La preuve : je vous ai trahi ») apparaîtrait pour la démonstration absurde qu’elle est dans tout autre contexte : un président qui financerait des attentats pour se faire réélire, un magazine qui publierait de faux articles pour critiquer la presse, des parents qui frapperaient leurs enfants pour leur apprendre la vie.

Ce n’est pas si grave. Je n’ai peut-être pas l’esprit du canular. Je manque d’humour. Mais sur ce site militant de profs opposés aux nouvelles technologies (à l’école), lire que cette blague narcissique et pédante poursuivait le but hautement moral de libérer les élèves d’un « manque cruel de confiance en eux »… c’est vraiment une pourriture pédagogique.

Mar 24th, 2012

Les 24 heures de la Bande Dessinée

“An Easy Way to Dream”

Donc voilà, j’ai essayé de faire les 24 heures de la BD tout seul dans mon coin.Je m’y suis mis hier à 15h20, comme tout le monde, et je n’ai réussi qu’à faire 9 planches (et pas de couverture). Bon, avec une bonne nuit, un déjeuné avec une amie, une lessive, etc. Aurais-je pu réussir ? Pas vraiment, je suis pas encore assez rapide, manque d’entraînement et de préparation (j’ai galéré sur les scans et les retouches avec Gimp…). Mais c’était vraiment chouette. Je terminerai cette histoire-là plus tard (le scénario est prêt) et l’année prochaine, je m’inscrirai.

Jan 25th, 2012

Euro, les boules

La politique monétaire a-t-elle un genre ? L’absence totale de femme parmi les dirigeants de la Banque Centrale Européenne est-elle un sujet important au moment où domine le problème de la fin possible de l’euro ? Cette question que je voulais poser ironiquement dans mon précédent billet mérite d’être explicitée.

Si un banquier central avait une chance égale d’être un homme ou une femme, la probabilité d’avoir 33 hommes parmi les 33 membres du bureau exécutif et du conseil général serait de 1/8 589 934 592. Sur 8 milliards d’univers parallèles dans lesquels la BCE n’est dirigée que par des hommes, il y en a un, un seul, qui est en fait égalitaire. Peut-être est-ce le nôtre.

Plus probablement, il existe des phénomènes de discrimination par le sexe quelque part dans le processus qui fait d’un petit bébé un banquier central. Certains (des hommes en général) penseront que cela reflète des différences naturelles, innées. Prenons le temps de discuter ce point de vue, parce qu’après tout, ça pourrait être possible. Ce n’est sans doute pas le cas. On sait empiriquement que les différences moyennes de capacité et de comportement entre les femmes et les hommes sont très faibles par rapport à la variabilité individuelle. On sait aussi déjà expliquer une très grande partie des différences effectives entre hommes et femmes par des causes sociales : les enseignants ou les parents ne traitent pas de la même manière des filles et des garçons qui ont le même niveau en maths, la pratique du sport ou des jeux vidéos améliore la perception dans l’espace, etc. Enfin, l’existence et l’importance de la discrimination pure sont prouvées de multiples manières. Par exemple : les entreprises qui embauchent moins de femmes que la moyenne ont de moins bons résultats, les patrons étant donc prêts à payer pour satisfaire leur désir de discriminer les femmes. De toute façon, c’est tout simplement un fait qu’il existe des femmes qui « ont le niveau » pour être banquière centrale. On les trouve dans les banques centrales de beaucoup d’autres pays. On les trouve dans beaucoup d’entreprises. On les trouve dans les universités.

L’absence de femme à la BCE est donc un triomphe éclatant de la domination masculine, tellement éclatant qu’il en est aveuglant, invisible. Personne n’en parle ou presque. Un rapport de la commission européenne (.pdf) en 2009 y consacre tout de même 2 pages (« la haute finance, une autre forteresse difficile à conquérir pour les femmes », elles ne sont que 17% dans les instances dirigeantes de toutes les banques centrales de l’UE). Le quotidien espagnol El País remarquait en février le départ de la dernière femme de la BCE. Mais lorsque la chercheuse Johanna Kantola écrit un article sur la représentation politique des femmes dans les instances de l’Union Européenne, sujet dont elle déplore par ailleurs qu’il soit peu étudié, elle n’évoque pas la BCE un seul instant. Les questions fondamentales posées par la représentation des femmes semblent épargner l’institution la plus importante de l’Union (comme ces derniers mois l’ont prouvé).

La politique monétaire ne se situe pas dans la sphère des idées. Elle a des conséquences réelles pour les citoyens européens, des conséquences qui privilégient les riches ou les pauvres, les créditeurs ou les débiteurs, les salariés ou les rentiers, certains pays plutôt que d’autres, les travailleurs installés ou les travailleurs précaires, et donc les hommes ou les femmes. Une politique monétaire n’est pas l’application technique et mécanique d’une règle d’optimisation, au contraire, toute la théorie économique insiste sur l’importance d’une dimension discrétionnaire et sur le rôle des anticipations. Et les débats théoriques et pratiques sont nombreux. Dans l’univers austère des équations économiques, les banques centrales constituent un petit noyau de littérature, un théâtre de la confiance.

La politique monétaire de la zone euro a été très orientée politiquement, et même radicale. Face à la crise, elle a consisté à refuser à la fois tout défaut souverain, et toute aide sans contrepartie à un pays en difficulté. A limiter les opérations d’achats de dette souveraine, et à stériliser ces achats par des ventes d’autres actifs, pour ne pas augmenter la masse monétaire. A continuer, donc, à lutter contre l’inflation dans une période où l’inflation non seulement n’est pas le problème, mais serait même une partie de la solution. A refuser enfin à reconnaître la moindre erreur dans la gestion de la crise. Le mandat de la BCE (la stabilité des prix, l’interdiction de prêter à un Etat) était volontairement contraignant, faisant de la monnaie unique un carcan ordo-libéral interdisant dans les faits les politiques keynésiennes. En période de crise, les banquiers centraux en ont eu une interprétation rigoriste. La seule institution capable de coordonner les réactions face à la décomposition de l’Union a donc contribué à empirer la crise par conviction idéologique.

Il ne s’agit pas de dire qu’une telle politique est particulièrement « masculine » et que des femmes en auraient menée une autre (même si les liens symboliques entre les politiques de monnaie « forte » et la virilité sont plus qu’un hasard). Des femmes n’auraient peut-être pas fait mieux. On ne le saura jamais. Mais l’absence totale des femmes met en évidence la dimension d’arbitraire qu’il y a dans ces choix. Une institution qui accorde autant d’importance à la domination des cravates et des moustaches peut-elle être vraiment sérieuse ?

Un mot sur les économistes : ils sont souvent réticents à introduire les questions de genre dans leurs analyses. L’homo economicus n’a pas de sexe… Pourtant la question des déterminants concrets, idéologiques, politiques, de politiques monétaires qui ne sont indépendantes qu’en théorie est posée par les économistes. Ils ont donc tous les outils, il me semble, pour étudier économiquement le sexisme de la BCE, mais ils ont peur de taper sous la ceinture. Je n’ai pas trouvé, en tout cas, d’article qui posent des questions de ce type.

Dans un document de travail de 2008 Yvonne Galligan et Sara Clavero montrent comment la perspective du genre permet de mieux comprendre la démocratie européenne. Le « déficit démocratique » souvent dénoncé de l’Union Européenne est expliqué de trois manières. Il peut s’agir d’une défaillance institutionnelle, qu’il faudrait corriger en rendant plus démocratiques les institutions supranationales de l’UE. Il peut s’agir d’une absence de culture, de sentiment démocratique à l’échelle européenne, un problème beaucoup plus insurmontable qui impliquerait un certain retour à la souveraineté nationale. Enfin, on peut y voir le résultat normal d’une Union Européenne « technocratique », une autorité régulatrice qui ne tire pas sa légitimité d’un processus démocratique, mais de sa neutralité apolitique et de ses résultats, de son efficacité.
Adopter une perspective féministe sur la question du déficit démocratique fait apparaître que ces trois points de vue ignorent la question de l’égalité. L’égalité entre femmes et hommes, mais plus généralement l’égalité concrète des citoyens au-delà de l’accès formel aux droits civiques. En fait, le déficit démocratique est lui-même traité de manière « apolitique », comme si la question de ce qu’on fait du pouvoir était distincte de la question de qui détient le pouvoir.

Selon le point de vue technocratique, celui qui nous intéresse ici parce qu’il est à la base de la légitimité de la BCE, le résultat d’une décision peut être jugé selon des critères objectifs et généraux, en référence plus ou moins explicite à l’optimum de Pareto. La question de l’égalité impliquerait un arbitrage « politique », une redistribution, elle est en dehors du champ des questions technocratiques. Du coup, les inégalités préexistantes sont reconduites sans scrupules, parce que vouloir les corriger, ce serait abandonner la neutralité de l’expert. La critique féministe remet donc radicalement en cause le fondement de l’Europe technocratique en lui reprochant son sexisme : l’apolitisme, c’est en réalité la défense des privilèges des hommes. Si la BCE reconnaissait son petit problème de masculinité, ou simplement le fait qu’une politique monétaire peut avoir des effets distincts pour les hommes et pour les femmes, elle saperait les fondements de sa propre légitimité. Si vous êtes aveugle au genre (et à tous les « intérêts particuliers »), vous devez faire semblant de ne même pas vous apercevoir que vous portez une cravate. C’est pas facile. Mario Draghi est obligé de fermer les yeux quand il se savonne la bite.Bunga Bunga

Ou pas. Dès qu’ils se laissent aller, ces vieux mâles qui nous dirigent révèlent l’évidence : ils sont fiers d’avoir les gonades qui pendent dans deux petits sacs de peau fripée. Pas tous, pas toujours. Nous ne savons quasiment rien des pensées intimes, des pratiques sexuelles, ni même de l’anatomie ou des chromosomes sexuels de tous ces personnages à cravate. Mais c’est leur être social lui-même qui est double : guindé dans l’uniforme du « mâle sans genre » pendant la conférence de presse, et volubile en séducteur hétérosexuel dans la sociabilité des cercles du pouvoir.

Et donc voilà : j’aimerais en savoir plus sur la masculinité de nos grands financiers. Comment ils sont arrivés là, où ils s’habillent, ce qu’ils disent des femmes, etc.

La crise a ce mérite qu’elle révèle le caractère politique des institutions européennes, même les plus technocratiques, parce qu’elle détruit leur légitimité par le résultat. Jean-Claude Trichet et les autres nous ont demandé de leur faire confiance, nous ont assuré que tout se passerait bien. On peut discuter des causes et des responsables de la crise, mais le principe de la zone euro était d’être jugée sur ses résultats. C’est un désastre. La critique féministe me semble urgente, essentielle en ce moment justement parce qu’elle peut appuyer sur un point sensible, mis à découvert. Il faut faire hurler les institutions européennes pour que leurs options politiques, enfin explicitées, puissent donner lieu à un débat démocratique. Quand le roi est nu, on lui voit les couilles. Tapez fort.

Titre suggéré par H.V.

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Nov 9th, 2011

La sagesse des pères de l’euro

J’avoue, j’ai parlé de lolcats, j’ai un peu manqué de sérieux, c’est absolument déraisonnable en ces temps troublés, qui demandent de notre part résolution, sévérité, rigueur.

Mais peut-on faire trop confiance à ceux qui ont choisi de porter pour nous ce lourd fardeau ? Si nous avons le luxe de gambader dans les prairies du web, c’est parce qu’une petite élite de soldats de la finance veille sur notre monnaie commune, jour et nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans l’inconfort spartiate d’une casemate enterrée dans les tranchées de Francfort, sous le roulement infatigable des obus spéculatifs. Vous ne les connaissez pas, moi non plus. Regardons-les, ils ont le sourire, ça nous rassure.

Who's your Daddy ?

Qui sont-ils ? Peu importe. Personne. De purs esprits. Ils ont renoncé à leur identité pour nous protéger. C’est le principe de l’indépendance. La monnaie est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux gouvernements. Comme Ulysse face aux sirènes, les économistes ont théorisé que des élus pourraient être trop facilement séduits par la solution de la « planche à billets » pour financer une générosité factice avant chaque élection. Il faut leur lier les mains, les attacher au mât, leur interdire de toucher à la monnaie. L’argument est peu démocratique peut-être. Et puis c’est quoi cette analogie entre des sirènes et des planches à billets ? Pourquoi introduire cette connotation sexuelle ? Disons qu’on a rien dit.

Dans la zone euro évidemment, l’indépendance a une raison supplémentaire : si chaque état pouvait fabriquer ses euros, le bénéfice serait national, et le coût (l’inflation) partagé par toute la zone. De quoi encourager les égoïsmes. Le pouvoir de créer la monnaie doit donc être concentré au sein d’une institution supranationale. Comme il n’y a pas de gouvernement ni de budget européen, la BCE est seule à la barre. Ou attachée au mat. On s’embrouille. Bref.

Regardons-les, ces poilus qui tiennent la planche. Ces soldats inconnus de l’expertise monétaire. Nos gardiens, notre vertu, notre ceinture de chasteté. Ils ne décident pas en fonction des intérêts nationaux. Ils ne décident pas en fonction de la tendance du moment, des idéologies, des lobbies, des émotions. Non. Ils sont indépendants. Le matin, ils se coupent les poils des narines au dessus du lavabo de la salle de bain, ils mettent leurs grosses cravates, et ils vont en toute indépendance choisir le destin du monde. Ils discutent entre eux, dans une atmosphère de libre pensée et d’ouverture, et parviennent à une décision commune, consensuelle, indépendante, qui respecte cependant la diversité de leurs opinions et n’est jamais, jamais, entachée de conformisme.

Mais vraiment, comment s’assurer que ces quelques individus auxquels on confie tant de pouvoir vont juger équitablement des intérêts de centaines de millions de citoyens européens ? Des esprits plus faibles auraient pu imaginer un processus assurant une certaine « représentativité ». Une seule malheureuse concession a été faite à cette tentation populiste : les différents pays européens sont effectivement « représentés » dans cette petite élite. Pour le reste, c’est un autre chemin qui a été choisi : nos banquier centraux appartiennent à l’espèce rare des personnes intrinsèquement, parfaitement neutres. Ils ne sont pas représentatifs, certes, mais parce qu’ils sont en dehors du petit jeu des identités, des communautés, des particularismes, des revendications, des passions, des pulsions ou des hormones. Les banquiers centraux n’ont pas de coordonnées : ils sont au centre. Ils se sont dépouillés de toute caractéristique sociale, ils se sont épurés. Tous les matins, en se rasant, ils y pensent : protéger par ce rituel la frontière sacrée de leur vie monastique. Observons deux papillons.

Ils ont été soigneusement sélectionnés depuis l’enfance, tout au long d’un processus douloureux mais nécessaire auquel seuls peuvent se comparer l’éducation des X Men, celle des petits mômes fripés du manga Akira ou l’école militaire d’Ender’s Game. C’est qu’ils ont des superpouvoirs, dont la plupart proviennent d’une particularité génétique située sur la 23ème paire de chromosomes. A 6 mois, ils savent boutonner une chemise sans se tromper. A 3 ans, ils sont déjà capables de résister aux tentations de la mode vestimentaire. Le nœud de cravate ? Inné. Ces mutants se penchent sur le sort des humains avec la bienveillance des anges, et on ne peut pas faire tenir beaucoup de crânes d’œufs sur une tête d’épingle. C’est un cercle choisi. Vertueux, évidemment. Rien ne pourrait nous arriver sous la férule de ces êtres spirituels :


Ah non, pardon ! Mauvaise photo. Ça c’est le dernier sommet arabo-africain…

Zut, encore raté ! Les dirigeants de TEPCO…

Ah ! Nous voilà rassurés !

Nov 2nd, 2011

La domination des chats

The Internet is Made of Cats dit la chanson. Et cela me rappelle étrangement l’une de ces métaphores bizarres dont les philosophes analytiques sont friands : l’esprit ne peut pas être semblable à un ordinateur, écrit John Searle, parce qu’un ordinateur, en théorie, peut être constitué de n’importe quel mécanisme, de chats, de souris, de fromage, de cordes et de leviers, pourquoi pas. Et voilà pourquoi l’intelligence artificielle est absurde (écrit John Searle).

Parmi les mèmes qui nous entourent, les lolcats et leurs déclinaisons sont les plus connus, les plus insistants, au point de devenir l’emblème du phénomène. L’acte créatif le plus stupide imaginable, pour Clay Shirky. Comme si les portraits de chatons des calendriers de grands-mères avaient enfin vaincu les photos floues des stars de magazines pour adolescentes. Victoire des chatons grâce à Internet. Je voudrais défendre l’idée que ce n’est pas un hasard ou un acte créatif stupide mais, tout simplement, le destin de l’humanité.

Bon, les médias sociaux permettent une émergence plus spontanée, moins filtrée des informations pertinentes. Entre Vidéo Gag et Youtube, le grand progrès, c’est la disparition de Bernard Montiel et de son équipe, dont les choix, aussi proches qu’ils aient pu se souhaiter des goûts du public, étaient nécessairement limités par les préjugés d’une dizaine de cerveaux travaillant à TF1. Les réseaux sociaux ont bel et bien tué Bernard Montiel. Youtube permet l’émergence de vidéos dont la pertinence était niée parce qu’inimaginable autrefois, des émotions qui n’étaient pas considérées comme réelles, légitimes, dignes d’être partagées. L’empathie à l’égard des animaux occupe une place centrale parmi ces émotions. Ce sentiment illégitime lorsqu’il était discuté devient irrésistible lorsqu’il est partagé. Rien de plus pénible qu’un maître qui nous parle de l’intelligence de son chien. Rien de plus convaincant qu’une vidéo nous montrant un chien intelligent. En réalité, Youtube ne s’oppose pas seulement à Vidéo Gag, mais aussi aux recherches des éthologues. Alors que l’anthropomorphisme est le péché de l’éthologie, c’est le moteur de la viralité animale sur Internet, le principe même du lolcat.

Il y a peut-être une seconde raison à la domination des chats sur Internet : ils ont colonisé “l’étrange vallée”, l’uncanny valley théorisée par les chercheurs en robotique. Les chats donnent un visage à l’intelligence inhumaine que l’on pressent de l’autre côté de l’écran de l’ordinateur. Un visage parfait, ni trop humain, ni trop monstrueux, un visage que la coévolution des humains et des chats depuis des milliers d’année a peut-être même rendu irrésistible, le visage d’un parasite émotionnel dont les grands yeux et les miaulements rappellent le bébé humain et suscitent notre empathie. Le chat est orgueilleux, le chat est paresseux, le chat a faim, le chat aime le sexe, il se drogue, il soigne son style, il parle l’anglais du commentateur moyen de Youtube, mais le chat poursuit un but mystérieux, incompréhensible, tout ce qu’il fait semble marqué de transcendance.

Le chat est à la fois notre reflet et notre masque dans le pays des merveilles informatiques. Est-il étonnant qu’au moment où émerge l’intelligence artificielle qui nous domine de sa toute-puissance, nous repensions nos relations à nos inférieurs, aux animaux stupides et mignons qui nous entourent ? I, for one, welcome our new cat overlords.

[edit 29 octobre : billet publié par Owni, où ils ont ajouté avec bonheur une source oubliée ici : Vincent Glad sur Bernard Montiel.]

Oct 24th, 2011

Révolution twitter, épistémologie Google Scholar

Shoshone Falls, Snake River, IdahoLes articles académiques sur les révolutions arabes et le rôle joué par les médias sociaux commencent à fleurir. Je le sais, parce que je me suis abonné à des « alertes » Google Scholar au printemps dernier :

[ allintitle: political OR unrest OR mobilisation OR organisation OR mobilization OR organization "social media" ]

et

[ intitle:twitter ]

Autrement dit, je reçois régulièrement sur ma boite email des listes d’articles nouvellement indexés (donc généralement nouvellement publiés) sur Google Scholar, le moteur de recherche d’articles académiques : les articles dont le titre contient « twitter » et les articles dont le titre contient « social media » et l’un au moins des autres mots choisis (« political », « organisation », etc.). J’en découvre quelques autres ailleurs sur le net, sur Twitter, notamment. Depuis quelques semaines, de plus en plus d’articles ou des numéros spéciaux de revues abordent directement le sujet des révolutions arabes, par exemple The Communication Review ou l’International Journal of Communication.

La question de recherche résumée dans l’expression « révolutions Twitter » est séduisante : les nouveaux médias ont-il permis, aidé, accéléré, voire causé les révolutions récentes ? Les nouvelles technologies sont-elles une force de démocratisation ? Le débat existe depuis longtemps, il s’est affirmé ces dernières années entre des essayistes américains comme Clay Shirky (dans le camp des « utopistes ») et Malcolm Gladwell ou Evgeny Morozov (dans le camp des sceptiques). A première vue, le printemps arabe confirme en partie les espoirs des utopistes, mais n’est-ce pas une illusion d’optique ? Nous aurions pu (nous, occidentaux, consommateurs de médias, usagers d’Internet) êtres abusés par nos propres habitudes, prendre pour le phénomène ce qui n’était que notre source d’information sur le phénomène. Est-il possible de mesurer, d’évaluer rigoureusement le rôle joué par les réseaux sociaux dans ces mobilisations politiques ? Les chercheurs en sciences sociales peuvent-ils nous éclairer sur le rôle politique des nouveaux médias ?

C’est cette question que j’ai voulu poser à Google Scholar. Mais c’est demander à l’Internet s’Il pense que l’Internet est important. Les articles accessibles via GS sont publiés en ligne, plutôt en anglais (biais redoublé par mes propres termes de recherche), plutôt disponibles sans abonnements. Ceux que j’ai lus abordent le rôle des médias sociaux par des données recueillies à travers les médias sociaux : ce ne sont pas des articles tunisiens ou égyptiens, publiés sur place et sur papier, à partir d’une enquête de terrain. Peut-être parce que ces recherches demanderont plus de temps et d’efforts et seront moins nombreuses. Peut-être aussi par un biais de googlisation un peu analogue au biais de publication (le fait de publier les résultats positifs, et de ne pas publier les résultats négatifs). Nous recevons des cascades d’informations sur les cascades d’informations et nous ignorons tout de la sècheresse.

Sep 27th, 2011

La Grèce peut-elle tenir jusqu’au chapitre sur la monnaie ?

Presse du jour et manuel de Première ESDepuis 2008, j’ai la chance d’enseigner l’économie pendant une période de crise qui produit un flot continu d’exemples frappants. La science économique paraît rarement plus pertinente qu’en ce moment, d’autant plus que la théorie économique qui s’enseigne vraiment, en fac, en lycée, celle que j’ai apprise en préparant l’agreg, me semble assez solidement confirmée par les événements, pour ce que j’en comprends. Contrairement à l’économie des éditos, des think tanks et des politiciens.

En octobre 2010, il y a un an, j’ai refroidi l’enthousiasme de mes 1ère ES en leur servant un contrôle avec un dossier documentaire sur la crise de la dette grecque : une courbe de l’évolution des taux d’intérêt sur les dettes souveraines dans la zone euro (la grande divergence), un texte sur la notion de zone monétaire optimale (pas au programme) et sur l’absence de transferts budgétaires ou de mobilité de la main d’œuvre en Europe, et un texte apocalyptique (extrait d’ici, .pdf) sur les risques posés par un défaut grec, voire un départ de la zone euro. J’aime à penser que, si le devoir leur a paru bien trop difficile sur le moment, ils peuvent désormais suivre l’actualité avec un certain bagage.

Quoi qu’il arrive maintenant, la zone euro est apparue comme un échec, un projet mal conçu, et cet échec va nous poursuivre pendant un certain temps. J’imagine, j’espère, que l’euro va survivre, et j’imagine aussi que ses auteurs et concepteurs vont affirmer autant qu’ils le pourront que tout s’est passé pour le mieux, mais ils ne pourront pas faire disparaître l’impression frappante de pays de l’euro rendus plus vulnérables, plus fragiles par leur monnaie même. Des pays du continent le plus riche du monde en danger de faillite. Et si la Grèce fait effectivement défaut, et si elle retourne alors logiquement à la drachme, avec une contagion probable, quelle énergie aura le rejet du projet européen qui nous a mené là ? Enfin bref, il y a de quoi s’inquiéter.

Mais pédagogiquement, quelle occase ! J’en viendrais presque à souhaiter un beau défaut grec, si possible vers février mars, pendant le chapitre sur la monnaie, le financement de l’économie, et les politiques de régulation macroéconomiques. J’ai seulement peur que la Grèce ne tienne pas jusque là. J’ai peur aussi qu’une récession sévère en France ne procure pas à mes élèves, ou à leur famille, beaucoup de jubilation intellectuelle.

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Sep 13th, 2011