Tous les jours, je cherche obsessionnellement des nouvelles de la crise de l’euro. J’espère apprendre des choses. Je regarde les blogs, en particulier les blogs d’économistes, puisque la presse traditionnelle a cette manière bien à elle de rester « neutre » en refusant d’analyser ou de comprendre.
J’ai beau tourner et cliquer, je trouve rarement des choses plus intéressantes que chez Krugman, Yglesias, ou Alphaville, du Financial Times. Où sont les blogueurs de la zone euro ? Où sont les Français ? Econoclaste ne s’offre qu’un billet épisodique sur le sujet, tout comme A Fistful of Euros (pas français). Quatremer reste précis sur les informations juridiques et politiques, mais son idéologie le rend aveugle aux mécanismes économiques.
Et qui s’occupe d’expliquer comment fonctionnent « les marchés », la monnaie, la dette souveraine ? Pas de pédagogue dans le coin ? Un blog comme Alphaville reste trop technique pour moi…
Je ne suis pas capable personnellement de jouer ce rôle de pédagogue, par manque de temps, de persévérance mais surtout par incompétence. Ce que je peux faire, au moins, c’est mettre pas écrit de la manière la plus simple possible les questions que je me pose.
Aujourd’hui : Le taux d’intérêt sur la dette souveraine espagnole est-il inquiétant ?
C’est un sujet central depuis que la crise s’est réveillée, la semaine dernière, notamment du côté espagnol. Les taux sur la dette sont montés.

Le « spread », c’est à dire l’écart avec les taux allemands, mesuré en centièmes de points de % (bps). La petite pointe mauve à l’extrême droite, c’est une flambée des taux espagnols qui commencent à rappeler celle de l’automne dernier. Le Portugal et la Grèce sont absents parce que, je suppose, leurs gouvernements n’empruntent plus sur les marchés. (La source est inscrite dans l’image, c’est pratique hein !)
Le même genre de données, piquées dans le dernier rapport du FMI (page 4) et qui s’achèvent un peu avant la flambée récente. Il ne s’agit plus de l’écart avec l’Allemagne, mais directement du taux d’intérêt, sur une période plus longue (on voit mieux la divergence entre Allemagne d’un côté, Italie et Espagne de l’autre à partir de la mi-2008) :

Jusque là, les choses semblent claires et correspondent au discours convenu : l’Italie et l’Espagne ont trop dépensé, se sont trop endettées, et aujourd’hui plus grand monde ne désire leur prêter, parce qu’on peut craindre que ces pays ne soient pas capables de rembourser. Leurs gouvernements sont donc obligés de concéder des taux d’intérêt plus élevés sur leurs emprunts, ou de se serrer la ceinture.
Cette explication ne convient pas vraiment. D’abord parce que cette grande divergence des taux d’intérêt sur les dettes souveraines ne correspond pas au montant des dettes (rapporté au PIB) : 
Dans l’ordre, de haut en bas en 1995 : Italie, Grèce, Irlande, Espagne, Portugal, Allemagne et France. Le poids de la dette espagnole reste bien inférieur à celui des dettes allemande ou française. Les pays en crise aujourd’hui avaient même réduit leurs dettes ces dernières années, en tout cas l’Espagne, l’Italie et surtout l’Irlande. Cependant cette réduction s’est faite conjointement à d’autres déséquilibres.
Première conclusion : les taux d’intérêts ne dépendent pas de la taille de la dette.
Il y a un deuxième problème : les courbes ci-dessus du FMI ou du blog Ibex Salad ne représentent pas les intérêts effectivement payés par les Etats, mais les « yields », c’est-à-dire les intérêts que peuvent espérer des investisseurs qui achèteraient des obligations d’Etat sur le marché secondaire.
J’essaye d’expliquer : pour vous emprunter 100 euros, l’Etat italien (par exemple) vous vend un bout de papier (dématérialisé, digital), une « obligation souveraine » que l’Etat s’engage à vous racheter au bout d’un temps déterminé, 10 ans pour les plus populaires. Ce prêt est rémunéré : soit l’obligation est accompagnée d’un « coupon » (annuel de 4 euros, par exemple) qui vous assure une rémunération régulière, soit le prix de rachat est plus élevé que le prix initial (150 euros au bout de 10 ans par exemple).
Vous pouvez bien entendu revendre cette obligation à qui vous voulez. On se trouve alors sur le marché secondaire, le marché « d’occasion ». Le prix y est variable : vous vendez au prix auquel vous trouvez un acheteur. Si vous parvenez à vendre à 100 euros votre obligation rapportant 4 euros par mois, c’est que vous avez trouvé un acheteur que ce rendement intéresse. Si, soudain, la confiance en l’Italie se dégrade, si l’on commence à croire que le gouvernement échouera à payer les coupons ou à rembourser le principal dans quelques années, le prix peut baisser subitement. Personne ne voudra de votre obligation pour un prix supérieur à 50 euros. A ce prix-là, le coupon de 4 euros par an se transforme en un intérêt de 8% !
C’est là le « yield » dont on parle. Il ne s’agit pas des taux d’intérêt réellement payés par les Etats, mais correspond à l’inverse du cours des obligations souveraines sur le marché secondaire. Dans une certaine mesure, donc, peu importe la panique : les obligations peuvent bien perdre de leur valeur, l’Italie continuera à payer des coupons de 4 euros sur des obligations qu’elle a déjà vendues 100 euros.
Actuellement, le « yield » sur les obligations espagnoles à 10 ans est de 5,76%, mais le taux d’intérêt moyen payé par l’Espagne sur sa dette public dépasse à peine 4%. L’Espagne continue de bénéficier des années passées d’emprunts à bon marché, qui lui avaient déjà permis de réduire son taux moyen bien en dessous des taux très élevés payés dans les années 90, avant l’entrée dans l’euro. 
Taux moyen sur la dette publique espagnole, en monnaie nationale. Données du trésor espagnol : « Tipo de interés medio de la Deuda del Estado ». La petite hausse à droite en 2011 et 2012 (données mensuelles) est le résultat de la crise actuelle.
Seconde conclusion : la hausse récente des taux ne pèse (pas encore) lourdement sur les finances espagnoles.
Je ne trouve pas (facilement) de données équivalentes pour la France. Le site de l’agence France Trésor indique la charge de la dette, mais il faudrait récupérer les données passées et les rapporter au montant de la dette pour calculer un taux d’intérêt effectivement payé (et il est très probable que ça ne corresponde pas au calcul du taux espagnol). Eurostats fournit de nombreuses statistiques européennes harmonisées, mais je n’y trouve pas d’informations facilement accessibles sur le coût de la dette. Ces données existent-elles ?
Enfin, j’ai cru lire que la politique de la BCE fonctionnait mieux dans le cas espagnol que dans le cas italien : les banques espagnol utilisent effectivement les prêts de la banque centrale pour acheter de la dette publique, et celle-ci serait en conséquence en train d’être rapatriée.
Le taux de chômage espagnol est de 23%, une récession y est anticipée en 2012 (-1% de PIB), c’est évidemment la véritable raison de s’inquiéter, la « crise » qui importe.
Je ne fais que commencer à explorer, mais il me semble donc que la petite flambée récente des « yields » ne correspond pas à une inquiétude purement budgétaire au sujet des finances publiques espagnoles, mais à une prise en compte d’un risque beaucoup plus général de prolongement de la crise économique et de sortie éventuelle de la monnaie unique (suite à une sortie de la Grèce, par exemple) suivie d’une dépréciation de la nouvelle peseta.
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