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  • Mais où est passé le choc pétrolier ?

    Peut-être que c’est moi. Peut-être ai-je une obsession dont je devrais parler à mon psy. Peut-être que tout s’explique par ma fascination pour les liquides noirs et visqueux, ou par une paranoïa orientée, significativement, vers les questions “d’énergie”.

    Ou peut-être que non. Le choc pétrolier a disparu, et tout le monde fait comme s’il n’avait jamais existé. Dans le New Yorker d’il y a deux semaines, au milieu d’un essai littéraire sur la crise financière, Nick Paumgarten fait dans l’exhaustivité rhétorique:

    Cette crise est le point culminant d’événements et de tendances qui datent, selon votre perspective, des quatre, des sept, dix-sept, vingt-deux, vingt-sept, trente-huit, soixante-cinq ou cent deux dernières années. L’implosion des prêts “subprimes”, l’effondrement consécutif du marché immobilier en général, puis des actifs fondés sur l’immobilier, puis des fonds et des entreprises détenant ces actifs, et des compagnies vendant des assurances contre le défaut de ces entreprises, et, potentiellement, des contreparties des assureurs, et ainsi de suite: vous pourriez dire que c’est tout simplement l’acte final d’une saga multi-décennale qui se jouait à Wall Street et Main Street, à Washington, Riyad et Tokyo. Les causes sont technologiques, mathematiques, culturelles, démographiques, financières économiques, comportementales, légales et politiques. Parmi les douzaines de contributeurs et de coupables, réels ou perçus, on trouve l’ordinateur personnel, l’abandon de l’étalon-or, l’abandon de Glass-Steagall, la fin des commissions fixes, les agences de notation, les titres dérivés des prêts immobiliers, les produits dérivés en général, les credit derivatives, les credit-default swaps, l’entrée en bourse des entreprises de Wall Street, la Société des Nations, Bretton Woods, Bâle II, CNBC, la S.E.C., la désintermédiation, la surcompensation, Barney Frank et Chris Dodd, Phil Gramm et Jim Leach, Alan Greenspan, les black swans, la réglementation, la déréglementation, les retards de la réglementation, le laxisme de la régulation, la pression gouvernementale pour augmenter l’accès au crédit, les comportements prédateurs des prêteurs, la comptabilité mark-to-market, les hedge funds, les sociétés de capital-investissement, la théorie financière moderne, la modélisation des risques, les “quants“, les conseils d’administration, la génération du baby-boom, les télévision à écran plat, et une populace sous-éduquée et sans retenue. Tous ces facteurs, dont très peu s’excluent mutuellement, ont été complices pour rendre possibles des effets de levier explosifs, une mauvaise évaluation des risques, et un effondrement spectaculaire. Pour raconter leur histoire à tous, dans le contexte qui convient et dans tous ses détails, il faudrait un autre Edward Gibbon. La chute de Rome, en comparaison, était un événement local. Pour un très bref résumé, quelques mots usuels suffiront: dette, avarice, hubris.

    Noyée dans ce morceau de bravoure, la référence au pétrole, “Riyad”, semble propager allusivement le mythe d’une OPEP toute-puissante. On n’en saura pas plus. “Dette, avarice, hubris” : la vacuité et le sérieux de la chute détruise ce que l’énumération pouvait avoir d’ironique.

    Dans un papier publié d’abord en février dernier pour la Brookings Institution, l’économiste James Hamilton de l’université de San Diego* pense au contraire que le choc pétrolier de 2008 explique la quasi totalité de la récession. Un petit tour dans sa bibliographie montre qu’il défend cette thèse depuis 25 ans. En 1983, il constatait que cinq des six récessions américaines d’après-guerre avaient été précédées par une hausse soudaine du prix du pétrole (à la suite de la crise de Suez, par exemple). Aujourd’hui, le score a progressé: c’est maintenant 10 des 11 dernières qui ont suivi un choc pétrolier. Une coïncidence, vraiment ?

    Hamilton s’oppose à des économistes très reconnus comme Blanchard et Galí qui cherchaient (.pdf) en 2007 les raisons pour lesquelles la hausse du prix du pétrole ne semblait plus avoir de conséquence sur l’activité économique (mauvais timing…), Ben Bernanke (aujourd’hui président de la Réserve Fédérale des USA) qui défendait l’idée que la politique monétaire pouvait efficacement contrebalancer (.pdf) les effets d’un choc pétrolier, ou d’autres énumérés dans ce texte mis en ligne, de manière assez comique, en janvier 2009, plusieurs mois après l’explosion d’une crise qu’il ignore.

    Je n’arrive pas à juger des arguments statistiques d’Hamilton contre Blanchard et Galí, par exemple. Il ne fait pas beaucoup d’efforts pour mettre en valeur ses points de désaccord, mais je suis sensible à d’autres arguments empiriques simples, comme la chute de la vente des voitures, mais surtout des SUV à l’été 2008, ou le fait que les prix immobiliers ont d’autant plus baissé que les maisons se situaient loin des centre-villes (et que le trajet quotidien vers le lieu de travail était plus long…). La question est d’autant plus importante que ce choc n’avait pas, comme les précédents, de causes géopolitiques directes, et qu’il n’était pas, selon lui, dû à la spéculation.

    Même si la possible responsabilité des spéculateurs ou de la Fed est une question intéressante, cela ne devrait pas nous distraire du problème plus large: une certaine part de la hausse significative des prix du pétrole en 2007-2008 était une conséquence inévitable du boom de la demande et d’une production stagnante. Il vaut la peine de souligner qu’il s’agit d’un problème de long terme, qui n’a été résolu pour le moment, de manière assez spectaculaire, que par un effondrement de l’économie mondiale. Mais cet effondrement économique sera, on peut l’espérer, une solution de courte durée au problème de l’excès de demande énergétique. Si la croissance dans les nouveaux pays industrialisés reprend son rythme passé, il s’écoulera bien peu d’années avant que nous nous trouvions à nouveau dans le type de calcul qui était la force motrice derrière ce problème à l’origine. Les pouvoirs publics auraient intérêt à se concentrer sur les possibilités réelles pour surmonter ces défis de long terme, plutôt que de mettre les événements de l’année passée entièrement au compte d’une aberration du marché.

    D’un côté, la difficulté politique à adopter des mesures contre le changement climatique invitent à sous-estimer le coût économique d’une réduction de la consommation de pétrole. De l’autre, le fait que les ressources naturelles soient limitées est difficile à intégrer dans un cadre de pensée libéral, et gagne à rester caché du point de vue de ceux qui exploitent ces ressources. Entre les deux lèvres de ce gouffre, il semble que le choc pétrolier de 2008 soit tombé dans l’oubli.

    *Peut-être inspiré par une architecture de science-fiction déjà fictionnalisée par Vernor Vinge.

    Monday, June 1st, 2009 at 22:21
  • Athéisme, sondage idiot et Kalandarstan

    Les États-Unis sont riches en think tanks et en research centers qui produisent des analyses et des données “neutres”, mais surtout facilement consommables par les médias ou les politiciens sensibles au lobbying. Ainsi le Pew Forum on Religion and Public Life, un rejeton du Pew Research Center, a produit une étude sur les changements d’affiliation religieuse, “faith in flux”, sujet intéressant s’il en est. Certains chiffres sont repris dans un édito du New York Times: une moitié des personnes élevée “sans affiliation religieuse” finit par rejoindre un culte, contre seulement 14% des Catholiques et 13% des Protestants d’éducation qui finissent par devenir “sans affiliation”. Conclusion de Charles Blow ? Les athées qui théorisent la religion comme endoctrinement ont donc tort : le désir de satisfaction spirituel risque bien de venir hanter leurs enfants.

    Andrew Stuttaford du blog Secular Right (de la droite laïque, si l’on veut) se réjouit de la nouvelle, mais se moque de Charles Blow : c’est évident que les religions ne viennent pas de l’endoctrinement mais d’une impulsion innée ! D’où la nécessité d’une “religion douce” à apprendre aux enfants pour “canaliser” cette spiritualité instinctive. Le catholique Andrew Sullivan se dépèche d’y renvoyer ses lecteurs.

    L’athée en moi s’attriste de ces chiffres, mais le sociologue s’en étonne. Il me semble qu’il y a, dans l’interprétation des résultats de Pew, une erreur fondamentale qui découle naturellement de la (mauvaise) conception de l’enquête.

    Pour l’expliquer, j’ai envie de parler un peu de la République du Kalandarstan. Avant l’arrivée sur le trône de la Reine de l’Automne, en 1234, le Kalandarstan était sous l’emprise d’un système de caste rigide dépendant du jour de naissance dans la semaine. Les “enfants du lundi”, ou Ponietovitch, étaient pauvres, nomades et méprisés. Illettrés, ils étaient bien incapables de noter le jour de naissance de leurs propres enfants, mais à quoi bon ? Les enfants des Ponietovitch naissaient toujours un lundi. Les “enfants du dimanche”, ou Nietovitch, étaient la caste aristocratique d’où venaient les seigneurs et maîtres. Les enfants de Nietovitch naissaient dans le secret de l’intimité familiale, avant d’être découverts au monde après deux semaines, et que leur date de naissance (le dimanche, 14 jours plus tôt) soit officialisée.

    Entre les deux, les castes moyennes vivaient dans l’angoisse permanente de mettre au monde un Ponietovitch, et dans l’espoir fou de donner naissance à un Nietovitch. Les rituels, les préparations herbales, tout était bon pour influencer le jour de naissance. Des enfants nés un lundi, on soupçonne qu’un grand nombre disparaissait, ou finissait dans un orphelinat. Les enfants nés un dimanche étaient rares : il fallait pouvoir démontrer le fait à une administration religieuse paranoïaque (exclusivement Nietovitch).

    L’arrivée de la Reine de l’Automne mit fin au règne des Nietovitch, et l’Edit de Kalandarpolis (1236) rendit le système des castes illégal. L’important, disait-on alors, c’était la saison de naissance, car chaque saison correspond naturellement à une fonction sociale: les hiverneux doivent prendre en charge les arts et les artisanats, les printaniers s’occupent de la guerre et de l’administration, les estivants sont dans les champs et les jardins, et aux automneux sont attribués les troupeaux, les marchés et le commerce. L’instabilité de la période pris fin avec l’avènement des Chevaliers du Zodiac, dont le système social et religieux fondé sur les 12 mois de l’année dissimulait une aristocratie divisée, courtisane et corrompue, où les idées Nietovitch gardaient une certaine influence. Enfin, la République Populaire du Kalandarstan (1946) se décida à développer une solide infrastructure administrative, avec l’espoir que l’usage d’un état civil officiel, ainsi que la Grande Déportation des Nietovitch mettrait fin aux superstitions du peuple. Sur la grande place de Kalandarpolis, une statue de la Reine de l’Automne fut érigée, face à celle de Staline.

    Quand, un beau jour de 2008, un sondeur du Pew Forum on Religion and Public Life arriva au Kalandarstan, il ignorait tout de cette riche histoire (pourtant passionnante !). À partir de quelques notes concoctées dans des bureaux de  Washington DC, il mit au point un questionnaire demandant aux citoyens leurs appartenances de caste, de saison et de zodiac, ainsi que celles de leurs parents.

    Les résultats furent stupéfiants: seul un septième, en moyenne, des enfants de Nietovitch étaient eux-mêmes des Nietovitch, alors qu’environ 5 septièmes des enfants des castes moyennes appartenaient aux castes moyennes. À l’inverse, à peu près un quart des enfants de la Nomenklatura Automneuse se trouvaient être des Automneux. À l’évidence, le système des castes était en voie de disparition, et les hiérarchies saisonnières, renforcées sans doute par l’épisode communiste, résistaient un peu mieux. Le pays était sur la voie de la modernisation. Le sondeur ne s’aperçut pas que ces catégories avaient perdu toute pertinence sociale depuis longtemps.

    Voilà pour le Kalandarstan. Aux États-Unis, et partout ailleurs, le phénomène est le même. D’abord, les catégories minoritaires semblent plus “mobiles” d’une génération à l’autre, une conséquence mécanique du “bruit” statistique. C’est ce qui fait au Kalandarstan que les “castes moyennes” (groupe majoritaire) ont l’air plus stables d’une génération à l’autre que les Nietovitch, alors que l’appartenance de caste est maintenant aussi aléatoire que le jour de naissance. En fait, les données brutes du genre “la moitié des enfants sans affiliation religieuse finissent par avoir une affiliation religieuse” n’ont aucune signification en elles-mêmes. Les Catholiques sont 24% de la population, les Protestants plus de 50%, et ceux sans affiliation religieuse environ 16% (7% sont issus d’une famille sans affiliation religieuse) : il aurait fallu prendre ces proportions en compte pour donner plus de pertinence au chiffre des “conversions”. De manière symptomatique, elles ne sont pas disponibles dans l’étude du Pew, mais se trouvent dans une autre partie de leur site web.

    En sociologie, pour étudier le phénomène similaire de la mobilité sociale intergénérationnelle entre classes ou catégories socio-professionnelles, on utilise des “odds ratios”: on ne compare pas la proportion des fils de cadres qui deviennent cadres avec la proportion des fils d’ouvriers qui deviennent ouvriers, mais les chances relatives de devenir cadre en fonction de l’origine sociale. Le résultat ne permet pas vraiment de dire qu’une catégorie sociale est plus “mobile” ou se reproduit de manière plus fermée qu’une autre, mais de dresser un bilan général de la mobilité sociale et une mesure minimale de la reproduction des inégalités. On peut essayer de mesurer un odds ratio ici: pour une personne issue de famille sans affiliation religieuse, la probabilité d’avoir une affiliation religieuse (4/7) est les deux tiers environ de la probabilité pour une personne issue de famille avec affiliation religieuse d’avoir une affiliation religieuse (80/93). 0,66 : voilà notre odds ratio. Il nous apprend simplement que l’appartenance religieuse familiale a bien une influence sur l’affiliation religieuse, une fois adulte. (Dans l’autre sens également, les gens issus d’une famille sans affiliation ont trois fois plus de chance d’être non affiliés que ceux issus d’une famille ayant une affiliation religieuse.)

    Il y a pire: les catégories statistiques sont un découpage grossier et incertain de la réalité sociale. Quand la société bouge, ces catégories prennent du retard, et enregistrent de plus en plus de “bruit” aléatoire, comme la mesure des appartenances de caste dans le Kalandarland contemporain. Moins une catégorie est en adéquation avec une réalité sociale importante, plus elle peut apparaître “mobile” dans des statistiques de mobilité. C’est évidemment le cas des “non affiliés”. Le nom même de la catégorie nous met sur la piste. Et par ailleurs c’est une catégorie qui a gonflé ces dernières années. Dans l’enquête du Pew, seuls 7% des répondants disent avoir été élevés dans une famille “non affiliée” alors qu’ils sont 16% des répondants à l’être aujourd’hui. Les catégories qui gonflent sont très souvent des catégories fourre-tout, les “autres” et “variés” de la classification officielle, qui récupèrent, comme une voiture balais, la sciure d’un décalage croissant entre les catégories établies et la réalité sociale. C’est tout simplement l’usure normale d’un système classificatoire dans une société qui change.

    Pour éviter de faire des commentaires absurdes sur des chiffres sans signification, on peut essayer de prendre quelques précautions, raisonner en odds ratio, commenter les mesures qui tendent à augmenter avec la qualité de la construction des catégories (comme la reproduction sociale) plutôt que des mesures qui tendent à augmenter quand les catégories sont moins pertinentes (comme la mobilité sociale). Il est aussi utile de fonder le découpage catégoriel sur des concepts théoriques qui permettent de donner du sens même à l’absence de résultats manifestes, ou encore de mesurer diverses variables sociales pour vérifier que les catégories utilisées ont un minimum de pertinence ou de cohérence entre elles.

    Mais ce n’est pas du tout la démarche de Pew. Leur objectif est de demander aux répondants les raisons subjectives de leur changement d’affiliation religieuse. La logique de l’enquête est celle d’un sondeur: les phénomènes sociaux sont construits comme des choix individuels dont on peut constituer un catalogue a priori. “Pourquoi avez-vous quitté l’église catholique, à cause des prêtres pédophiles ou parce que vous avez divorcé ?” demandent-ils en substance à des gens dont on ne connaît ni le revenu ou la profession, ni la race, la région de résidence, le diplôme, l’âge, ni même le sexe. 2867 entretiens téléphoniques effectués, et des variables sociologiques traditionnelles utilisées uniquement pour la pondération…

    Les “résultats” de Pew sont à la hauteur de ces méthodes :

    At the same time that the ranks of the unaffiliated have grown, the Landscape Survey also revealed that the unaffiliated have one of the lowest retention rates of any of the major religious groups, with most people who were raised unaffiliated now belonging to one religion or another. Those who leave the ranks of the unaffiliated cite several reasons for joining a faith, such as the attraction of religious services and styles of worship (74%), having been spiritually unfulfilled while unaffiliated (51%) or feeling called by God (55%).

    One of the key findings of the Landscape Survey was that the unaffiliated population is a very diverse group. Not all those who are unaffiliated lack spiritual beliefs or religious behaviors; in fact, roughly four-in-ten unaffiliated individuals say religion is at least somewhat important in their lives. The new survey shows that a significant number of those who left their childhood faith and have become unaffiliated leave open the possibility that they may one day join a religion. Among both those who were raised Catholic and Protestant who are now unaffiliated, for example, roughly one-in-three say they just have not found the right religion yet.

    Un certain nombre des reprises médiatiques ont insisté sur le fait que la foi est changeante, faith in flux comme le dit le titre même de l’enquête, et que les Américains changent souvent d’affiliation religieuse. C’est un résultat limité (l’enquête ne donne aucune idée de l’évolution temporelle, par exemple), mais peut-être pas totalement inexact. Mais les commentateurs qui comparent les “taux de rétention” des différentes catégories religieuses sont presque innocents dans leur erreur: ils ne font que reprendre les conclusions fautives de cette enquête mal conçue. À croire que les quelques dizaines de milliers de dollars qu’elle a dû coûter ont été dépensés précisément dans ce but.

    Wednesday, May 6th, 2009 at 18:56
  • Les bonnes raisons de paniquer

    Face à une vague médiatique, le scepticisme est une attitude raisonnable. Mais les médias eux-même jouent maintenant le contre-pied, en moquant “l’épidémie de panique” qui se serait emparé de Twitter, en s’interrogeant sur les réactions exagérées de certaines autorités, en évitant les trop gros titres sur la maladie. Après tout, chaque hiver, la grippe tue plusieurs dizaines de milliers de personnes aux États-Unis seulement, et on n’en fait pas tout un plat. Là, quelques morts, et “swine flu” remplace “american idol” comme premier terme de recherche sur Google. C’est fou. Dénonçons l’hystérie ! Inventons des complots !

    L’inquiétude que suscite la grippe porcine/mexicaine/A-H1N1 (2009) me semble pourtant parfaitement justifiée. D’abord, on sait qu’avec l’accroissement de la population et des échanges, on doit s’attendre à une pandémie importante un jour ou l’autre, pour au moins quatre raisons différentes:

    1) Plus une population est dense ou densément connectée, plus les maladies contagieuses qui la touchent atteignent une proportion élevée de la population. Chaque épidémie est donc plus importante, et chaque individu plus souvent malade. (Ce n’est évidemment pas un hasard si cette grippe touche d’abord surtout Mexico ou New York, ou si le SRAS s’était diffusé depuis Hong Kong)

    2) L’unification du monde est récente (disons que sa phase moderne commence en 1492). L’unification microbienne et virale est toujours en cours. Pendant des siècles ou des millénaires, des populations séparées ont survécu à leurs propres maladies infectieuses. En mettant en commun notre stock de bactéries, de virus et de parasites, nous avons multiplié les maladies auxquelles chacun peut se trouver confronté, mais nous avons aussi fait se rencontrer des maladies infectieuses et des populations vulnérables.

    3) Cette unification ne se limite pas à l’humanité: en intensifiant et en diversifiant l’exploitation du monde naturel, on a augmenté systématiquement les possibilités de transmission des animaux vers les hommes, voire, en amont, les épidémies parmi les populations animales. C’est l’effet “porcheries industrielles”. Ces nouveaux virus, bactéries ou parasites rencontrent une humanité dont l’immunité n’a pas été renforcée par une longue évolution naturelle à leur côté.

    4) L’humanité unifiée, dense, nombreuse et en contact intense et varié avec les populations animales tend à fournir aux agents infectieux des conditions propices où la pression environnementale favorise l’évolution vers des maladies épidémiques humaines. C’est parce que la grippe évolue vite et de manière imprévisible que c’est un bon candidat pour une pandémie grave.

    On sait également que ces conditions ont déjà favorisé des pandémies modernes, la grippe espagnole mais aussi le sida. Il ne s’agit pas d’un fantasme sans fondement. En fait, pour toutes les sociétés agricoles jusqu’à la fin du 19ème siècle, les maladies infectieuses étaient les premières causes de mortalité. Seules les sociétés industrielles s’en sont en partie débarassé dans les années récentes (la mortalité étant maintenant beaucoup due aux cancers, maladies cardio-vasculaires, etc.). Pour le reste du monde, les maladies infectieuses restent parmi les toutes premières causes de mortalité.

    D’autre part, il s’agit d’un nouveau virus. Même si sa sévérité n’est pas plus grande que la grippe saisonnière (qui est loin d’être anodine), la population potentiellement en danger est beaucoup plus nombreuse : a priori, personne n’a d’immunité. Même si son rythme de progression n’est pas aussi rapide qu’on pouvait le craindre, on ne sait pas, en fait, de quoi sera fait le futur de cette pandémie.

    En fait, il me semble que tous les commentaires intelligents sur lesquels je suis tombé ces derniers temps prennent cette pandémie au sérieux.

    Christine Monnier sur le Global Sociology Blog résume et commente un article du British Journal of Sociology de 2001 qui se demande si le concept de “panique morale” est toujours utile aux sociologues dans le cadre d’une “société du risque”. On ne peut plus se contenter de dénoncer les peurs irrationnelles et stigmatisantes attisées par le pouvoir, quand les risques sont réels et que notre attitude face à eux devient un enjeu aussi important de nos relations sociales qu’il l’est aujourd’hui.

    Yi Guan, virologiste de l’université de Hong Kong qui a combattu le SARS en 2003, accuse l’Organisation Mondiale de la Santé d’avoir réagi trop lentement dans une interview pour le magazine Science : une pandémie potentielle ne peut se contenir que dans les tout premiers moments de sa diffusion (et c’était il y a maintenant une dizaine de jours).

    Un blogueur du Daily Kos résume l’objectif d’une politique de santé publique face à une épidémie (retarder et réduire le “pic” de contamination) et explique, lui aussi, qu’il est logique de fermer les écoles avant qu’il y ait beaucoup de cas. Quand tout le monde est convaincu que l’épidémie est grave, c’est trop tard.

    Sur Effect Measure, Revere commente la réaction exagérée à la “panique” perçue par certains, en rappelant pourquoi, même avec les bonnes nouvelles qui sont tombées ces derniers jours, le nouveau virus reste un problème majeur. Ne serait-ce que parce qu’une épidémie importante mobilise les ressources de santé publique jusqu’à la limite de leur capacité, et au-delà.

    Et puis il faut rappeler, tout simplement, que la baisse de la mortalité due aux maladies infectieuses dans les pays industrialisés n’est pas à mettre au compte des progrès de la médecine. Elle vient presque entièrement de facteurs environnementaux, les progrès de l’hygiène et de l’alimentation. Dans les sciences sociales, on assimile parfois un peu rapidement les divers hygiénismes à des pseudo-sciences au service du biopouvoir, ou quelque chose dans le genre. Mais, avant que nos savant nobélisés ne découvrent les agents infectieux des diverses maladies et les traitements appropriés, l’eau courante, propre, chaude, le savon, l’alimentation variée issue du transport avaient fait très largement chuter la mortalité. Aujourd’hui, les pays pauvres ne souffrent pas du manque d’accès aux revues médicales. Ils manquent d’argent (d’eau, de savon, de nourriture…).

    On peut compter sur un vaccin futur, nos réserves de Tamiflu, les respirateurs artificiels dans les hôpitaux, et la vigilance sans faille de l’OMS. Quand un méchant virus viendra, ça ne suffira pas. Si le passé nous enseigne quelque chose, c’est que la force principale qui s’oppose à l’accroissement systématique du risque de pandémie, c’est le progrès de l’hygiène. La “panique” ressemble beaucoup à une immunité acquise, dont on peut espérer qu’elle se répande, dans notre monde dense et interconnecté, plus rapidement que le virus auquel elle répond. Une manière de réduire la contagion qui ne réduise pas (trop) les interactions sociales. L’épidémie est un phénomène social, et, sans surprise, c’est la société qui peut nous en protéger. La “panique”, c’est de l’altruisme.

    Ceci dit, tout ça, c’est bon pour les Mexicains. En France, les nuages radioactifs s’arrêtent aux frontières, l’amiante ne provoque pas le cancer, le sang n’est jamais contaminé, et les canicules sont une bonne occasion pour aller passer des vacances au Canada. Pas de raison de paniquer, donc.

    Tuesday, May 5th, 2009 at 18:56
  • La torture dans les sondages

    La critique des sondages par la sociologie, c’est un grand classique. La question de la position de “l’opinion publique américaine” sur la torture qui préoccupe pas mal de monde ici n’a pas de réponse, et on ne devrait pas s’étonner de voir des résultats contradictoires dans des sondages différents. Chez Gallup, en février,  62% des répondants soutenaient une investigation criminelle (38%) ou une investigation par une commission indépendante (24%) sur l’usage de la torture. Il y a quelques jours, pour Rasmussen, des questions différentes amènent évidemment des résultats différents : 58% des personnes interrogées pensent que la publication des “mémos” met en danger la sécurité des États-Unis. Comme le dit d’ailleurs Karl Rove… PoliticsHome a d’autres résultats : les opinions sont très dépendantes des préférences politiques. Pour Abc News/Washington Post (questions 29 à 31), la population est presque exactement partagée en deux sur la question de l’opportunité d’une investigation. Pour Pew, la population est également divisée en deux, mais sur l’opportunité d’utiliser la torture (”jamais, rarement, parfois, souvent”…).

    En dehors des sondages électoraux à l’approche d’un scrutin, et pour les gens qui ont un certain intérêt pour la politique, les questions des sondages sont généralement très loin des questions que les personnes interrogées se posent en pratique. Ce sont des questions pour les médias ou les politiciens, pas les sondés, et les réponses sont d’autant plus arbitraires que le décalage est grand entre les problèmes concrets des sondés (”pour qui voter ?”) et les problèmes abstraits du sondage (”est-ce nuisible pour l’image des États-Unis dans le monde ?”).

    On peut donc s’amuser à lire les sondages précédents pour y déceler comment certains résultats dérivent directement de certaines manières de poser les questions. Par exemple, plus on offre d’alternatives à l’inaction (commission parlementaire, poursuites criminelles, enquête administrative, etc.), moins cette option attire de réponse. Plus on offre d’alternative au choix de ne “jamais” pratiquer la torture, moins cette réponse est populaire. Ou encore : 63% des Américains pensent que le “waterboarding est de la torture” (Politicshome), mais seuls 42% pensent que leur pays “a torturé des terroristes présumés” (Rasmussen). Pourtant, la pratique du waterboarding sous l’administration Bush est un fait qui n’est plus contesté. Comment interpréter des résultats aussi fluctuants ?

    Bourdieu ne disait pas seulement que “l’opinion publique n’existe pas”, mais qu’elle n’existe pas en dehors des instances qui la font et la font agir. Les élections bien sûr, les sondages évidemment construisent une opinion publique “pure” ou chacun à la même voix et où tout le monde a un avis, alors que “l’opinion publique” incarnée dans les mouvements sociaux, les discours politiques, etc., semble moins “démocratique”. Mais que construisent ces sondages sur la torture ? Ils créent un débat, et montrent une opinion divisée. Ceux des instituts qui ont posé les mêmes questions plus d’une fois remarquent une polarisation des opinions, sans doute depuis la publication des “torture memos” et le plus grand déballage médiatique sur le sujet depuis le scandale d’Abu Ghraib. La contre-attaque pro-torture dans les médias a sans doute aidé à faire de la défense de la torture la position républicaine normale.

    Alex Tabarrok du blog Marginal Revolution remarquait il y a quelques jours que la tenue d’une série de débats publiques semblait avoir eu pour effet systématique de renforcer les opinion minoritaires. Le prof de journalisme Jay Rosen écrivait récemment une longue critique de la fausse neutralité du journalisme “il a dit/elle a dit”. Peut-être que si l’on parle suffisamment longtemps d’un sujet, et que l’on sonde suffisamment souvent “l’opinion”, et qu’on construit sans relâche le problème comme une opposition entre deux camps, on arrive toujours à un résultat 50/50. L’effet bénéfique que peut avoir la transparence du gouvernement Obama au sujet de la torture ne se mesurera pas dans les sondages.

    Update mercredi 29 avril:

    Le New York Times a publié un sondage qui leur a permis de titrer sur l’évolution des représentations raciales depuis l’élection d’Obama. Ils n’en parlent pas dans l’article, mais un autre résultat a été beaucoup repris ailleurs : 71% des sondés considèrent que le waterboarding, c’est de la torture. Un mot que le New York Times se refuse toujours à utiliser, après avoir décidé d’adopter l’expression “méthodes d’interrogation brutales” pour remplacer “méthodes d’interrogation dures” depuis la publication des “memos”. Leur justification est un bon exemple de “il a dit/elle a dit”: “This president and this attorney general say waterboarding is torture, but the previous president and attorney general said it is not. On what basis should a newspaper render its own verdict, short of charges being filed or a legal judgment rendered?” (”Ce président et son ministre de la justice disent que la noyade simulée, c’est de la torture, mais le précédent président et son ministre de la justice disaient que non. Sur quel base un journal pourrait-il rendre son propre verdict, tant qu’il n’y a pas eu de poursuites engagées, ni de jugement rendu ?”).

    Par ailleurs, Nate Silver, le fondateur du blog FiveThirtyEight et Andrew Gellman, le politiste de Columbia University parlent tous les deux des contradictions dans les sondages sur la torture ici et . Nate Silver pense que les Américains voient la “torture” comme une échelle avec des degrés, d’où des réponses très différentes à des questions formulées différemment. Andrew Gellman est un peu plus radical dans sa critique : “les gens ont très peu d’opinions absolues”. Les opinions exprimées varient donc avec les questions posées.

    Monday, April 27th, 2009 at 15:28
  • La grippe porcine est déjà internationale

    J’ai lu, ici ou là, des internautes se réjouir de ce que les cochons ne volent pas. Contrairement à la grippe aviaire, ils espéraient qu’une grippe “porcine” soit plus facile à contenir. Mais il y a des animaux qui voyagent plus vite, plus loin et plus souvent que les oiseaux. Ce sont les humains. Sur le blog Effect Measure, des “senior public health scientists and practitioners” signent sous le pseudonyme collectif de Paul Revere. Ils suivent en détail ce début d’épidémie, et se plaignent de ce que l’Organisation Mondiale de la Santé a longtemps fait semblant de croire qu’une épidémie de grippe pouvait être bloquée aux frontières. Pour eux, le virus est déjà international. 20 cas confirmés aux États-Unis, 6 au Canada, des cas suspectés à Londres, en France, en Espagne, en Israël et en Nouvelle-Zélande semblent leur donner raison…

    L’ administration Obama n’est pas tout-à-fait prête à réagir: les nominations de hauts fonctionnaires ne sont pas achevées, et la future ministre de la santé est retenue par des sénateurs républicains qui s’inquiètent de ses positions sur l’avortement. Le Mexique, qui a l’air un peu dépassé également, a préféré envoyer ses échantillons à des laboratoires canadiens plutôt qu’états-uniens dans un premier temps, quand ils ont réalisé il y a deux ou trois semaines qu’ils avaient un problème de santé publique.

    Obama lui-même est-il malade ? C’est la rumeur qui fait le tour de Twitter depuis qu’un journal mexicain, Reforma, a remarqué qu’il avait rencontré l’archéologue Felipe Solís au musée d’anthropologie de Mexico le 16 avril. Felipe Solís est mort le lendemain d’une affection “ressemblant à la grippe“. Samedi, le ministre mexicain de la santé José Córdova a démenti que la influenza porcina soit la cause de la mort de Solís (en Espagnol, derniers paragraphes). Il ne s’agirait “que” d’une pneumonie.

    Pourquoi la grippe semble-t-elle moins sévère aux États-Unis qu’au Mexique, où elle a fait au moins 100 morts ? Le virus a muté ? Le climat a un effet ? Les Mexicains ont une santé plus fragile ? Le taux de mortalité (officieux, peut-être surestimé) au Mexique est d’à peu près 6%. S’il n’y a pas eu de morts aux États-Unis, c’est peut-être que nous ne sommes qu’au début.

    Quand ce sera fini, les analystes de réseaux sociaux pourront peut-être en faire une étude de cas pour les épidemiologistes (du côté de la contagion) et pour les politistes (du côté de la coopération internationale). En attendant, je vais éviter les foules et me laver les mains…

    Monday, April 27th, 2009 at 01:43
  • Torture: vérité ou réconciliation ?

    Manifestement, Obama est pris dans une double contrainte au sujet de la politique américaine de torture. D’un côté, il est supposé y avoir mis fin, comme promis pendant sa campagne, il défend un gouvernement plus transparent, et il est soumis aux pressions des organisations de défense des droits civiques et des droits humains. De l’autre, il semble vouloir éviter aux responsables de la politique de torture (dont Bush) des poursuites judiciaires. “Je préfère me tourner vers l’avenir”, avait-il dit, comme si la recherche de la justice relevait d’une nostalgie nuisible.

    Le problème, c’est que pour protéger les criminels de l’ancienne administration, il faut couvrir leur crimes. C’est incompatible avec la transparence (à moins de mettre en place une commission “vérité ou et réconciliation” que certains ont appelé de leurs voeux). Pire, comme je le décrivais dans le cas de Binyam Mohamed, l’argument du “secret d’État” peut servir dans certains cas à empêcher la tenue d’un procès (et non pas seulement à garder secrets certains documents). Au nom de la “sécurité nationale” mais aussi de la “réconciliation”, on peut donc dénier aux victimes de torture toute possibilité de justice.

    Aujourd’hui au contraire, et grâce à l’insistance de l’American Civil Liberties Union, le Ministère de la Justice vient de rendre publics des mémorandum écrits en 2002 et 2005 par son Office of Legal Counsel (OLC), et qui devaient fournir notamment aux interrogateurs de la CIA des instructions quant à la légalité de leurs méthodes. Autrement dit, il s’agissait pour reprendre l’expression de Glenn Greenwald de “lois secrètes” visant à offrir une couverture légale aux officiers qui violaient les lois américaines et internationales en torturant. Ces mémos détaillent certaines pratiques de torture, mais ils ne relèvent pas du secret défense (à part sans doute pour les noms des officiers ou des pays alliés participant aux interrogations) : ce sont des opinions légales (aux arguments spécieux).

    D’après le New York Times (qui n’assume toujours pas de parler de “torture”), “les techniques d’interrogation faisaient partie des secrets les mieux gardés de l’administration Bush, et ce qui a été publié jeudi après-midi constitue à ce jour l’ouverture au jugement public la plus complète d’un programme que certains hauts fonctionnaires considèrent comme ayant mis en oeuvre de la torture illégale.” Ainsi, le bulletin de notes d’Obama en matière de droits civiques dressé par Adam Serwer s’améliore un peu, sur le plan de la transparence.

    Mais Obama, dans sa déclaration d’aujourd’hui, essaye de rassurer les officiers de la CIA : “Tout en publiant ces mémos, nous voulons assurer à ceux qui ont accompli leur devoir en se reposant de bonne foi sur des opinions légales du Ministère de la Justice qu’ils ne seront pas poursuivis” (ça ne se passait pas comme ça à Nuremberg). Cela signifie-t-il que des poursuites contre les membres de l’administration qui ont décidé de ces politiques ou les ont mises en place, et notamment les trois auteurs des mémos en question, Stephen G. Bradbury, Jay S. Bybee et John C.Yoo de l’OLC, ne sont pas exclues ?

    Je n’ai pas lu les mémos, qui “analysent” la légalité d’un catalogue sadique, de la noyade simulée, des coups contre les murs, de la privation de sommeil, de nourriture ou de chaleur, du maintien dans des positions douloureuses, dans des boites fermées en présences d’insectes, etc. Rémi Brulin sur Facebook m’a dirigé vers Andrew Sullivan qui voit une illustration de la banalité du mal dans cette production administrative de crimes de guerre. “Il y a un certain sentiment de soulagement à être enfin en face d’une preuve indéniable. Mais il y a aussi un grand sentiment de nausée.”

    Thursday, April 16th, 2009 at 22:17
  • Attraper un pigeon voyageur

    Au semestre dernier, j’ai donné à lire à mes étudiants le livre de Suzanne Berger, Notre première mondialisation, ou plutôt une version préliminaire, en anglais, et disponible gratuitement en ligne (.pdf). Un paragraphe m’avait intéressé (p. 26) :

    Many of the factors that promote globalization today were at work as well in the globalization of 1870-1914. There were both technological and institutional innovations. The key drivers were technological innovations that lowered the costs of transportation and communication. At the time of the American Revolution, it took Benjamin Franklin forty-two days to travel to France; by 1912, he could have made the trip in five and a half days. The Rothschilds had to use carrier pigeons to get news of the Battle of Waterloo (1815) on which one of their greatest financial coups would depend. Before the transatlantic cable was laid in the 1860s, information took up to three weeks to go from New York to London. By 1914, telegraph and telephone linked stock markets around the world almost as instantly as Internet today. The result was a rapid convergence in the prices of bonds across the Atlantic.

    Traduisons la partie qui m’importe ici : “Les Rothschild durent utiliser des pigeons voyageurs pour avoir des nouvelles de la bataille de Waterloo (1815) de l’issue de laquelle un de leurs plus importants coups financiers allait dépendre”. Berger répète la même histoire dans son livre How We Compete publié en 2005, page 10. Quel genre de coup financier pouvait dépendre de l’issue de la bataille de Waterloo ? À quoi ressemblait la spéculation financière en 1815 ? Ma curiosité éveillée, je me mis à chercher des détails sur ce pigeon voyageur, avec l’aide de Google, et j’en trouvai. Beaucoup trop.

    Partout sur Internet, l’histoire de (Nathan Mayer) Rothschild et de Waterloo est racontée avec des détails riches mais variables (avec ou sans pigeon voyageur, avec ou sans présence de Rothschild lui-même à Waterloo, auprès de Wellington, etc.), et généralement dans le cadre d’une argumentation antisémite. Aladdin, un pseudo qu’on retrouve sur différents sites associé à des textes sur les Rothschild, en fournit un bon exemple. Selon Aladdin, Nathan Mayer, informé de l’issu de la bataille, commence par vendre ostensiblement des consols, (des bons du trésor perpétuels).

    The selling turned into a panic as people rushed to unload their ‘worthless’ consuls or paper money for gold and silver in the hope of retaining at least part of their wealth. Consuls continued their nosedive towards oblivion. After several hours of feverish trading the consul lay in ruins. It was selling for about five cents on the dollar.

    Nathan Rothschild, emotionless as ever, still leaned against his pillar. He continued to give subtle signals. But these signals were different. They were so bubtly different that only the highly trained Rothschild agents could detect the change. On the cue from their boss, dozens of Rothschild agents made their way to the order desks around the Exchange and bought every consul in sight for just a ’song’! (sic)

    Pas de pigeon voyageur dans cette histoire, mais une description de Rothschild en méchant génial, qui s’empare ainsi de “toute l’économie anglaise”. Les titres d’autres textes d’Aladdin ne laissent aucun doute sur son antisémitisme “Global zionist conspiracy for world domination” ou “Zionist apocalypse!” Je ne suis pas allé les lire.

    Suzanne Berger est aussi en meilleur compagnie. Paul Vallely dans The Independent décrit l’épisode (avec pigeons voyageurs) comme une “ancienne supposition” et en attribue la diffusion au baron Victor Rothschild. La source sérieuse généralement citée est l’historien Frederic Morton, The Rothschilds: A Family Portrait, publié en 1961.

    Mais en 1998, Niall Ferguson avait publié The World’s Banker: The History of the House of Rothschild qui relativisait fortement cette histoire. Nathan Mayer Rothschild n’a pas pu amasser une grande somme en spéculant juste après la bataille de Waterloo, et certainement pas assez pour compenser les profits qu’une guerre plus longue aurait garantis. Le Oxford Dictionary of National Biography, utilisé comme référence sur la page de Nathan Mayer Rothschild sur Wikipedia, explique que, connaissant l’issu de la bataille avec une journée d’avance, il a d’abord prévenu le gouvernement Britannique. Enfin, en 2006 (après la parution des livres de Suzanne Berger), Herbert H. Kaplan a publié une histoire des dix années “critiques” pour la fortune de Nathan Mayer Rothschild, entre 1806 et 1816, dans laquelle il écrit que la légende est entièrement infondée: rien ne prouve que Nathan Mayer Rothschild ait connu l’issu de la bataille en avance, et encore moins qu’il ait utilisé ce savoir pour spéculer. Depuis 30 ans que les archives londoniennes des Rothschild sont ouvertes, les historiens commencent à défricher les mythes et les faits.

    Est-ce bien grave que Suzanne Berger ait repris ce mythe sans distance critique ? Après tout, la fortune des Rotschild vient bien des guerres napoléoniennes : Nathan Mayer fournissait Wellington en or et argent importé illégalement depuis l’Europe continentale pour payer les soldats de l’armée britannique. Il spéculait, et savait manier le bluff. Il avait un réseau d’informateurs, qui utilisaient des pigeons voyageurs. L’histoire de Waterloo ne fait-elle que condenser ces éléments ? Pas vraiment : en faisant de Rothschild le chef d’une organisation secrète qui trahit simultanément les Français et les Anglais, et amasse en une journée une fortune d’une taille inconnue, mais supposée immense, l’anecdote se transforme en une fable antisémite parfaite, à telle point qu’elle a inspiré à elle seule un film nazi, “Les Rothschild, actionnaires de Waterloo“. Il y a des pigeons qu’il ne faudrait plus laisser s’envoler.

    Thursday, April 16th, 2009 at 13:06
  • Miam!

    Les onomatopées ont-elles une étymologie ? Évidemment, même si on croit facilement qu’elles sont naturelles, primitives, voire, comme Leibnitz, à l’origine du langage humain. D’où vient “miam” ? D’une “onomatopée enfantine”, me dit le CNRS, mais ensuite de Montherlant et de Feydeau (en 1914, “mniam mniam”, comme en Polonais). Onomatopée enfantine, on fait difficilement plus primitif. Le “yummy” anglais viendrait également du “baby talk” d’après le Online Etymology Dictionary.

    En même temps, je trouve que ça ressemble étrangement à “igname”, “yam” en Anglais. D’après le même Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales du CNRS, “igname” vient du portugais “inhame”, “lui-même probablement emprunté à une langue bantoue d’Afrique occidentale, d’où cette plante est originaire : ce sont les Portugais qui l’ont introduite en Amérique du Sud” où l’ont trouve d’abord le mot français. Le “yam” anglais a la même étymologie nous dit Wikipedia “« Igname » se traduit « yam » en anglais. Cela vient d’une racine africaine « nyam » qui signifie « manger » et que l’on retrouve dans plusieurs langues africaines : « nam » en wolof, « yamyam » en haoussa, « nyama » en zoulou. Par exemple, les Peuls disent « wari nyami » pour dire « venez manger ».

    Donc je me pose plein de questions. Est-il possible de trouver des indices d’une filiation ? Que signifie le caractère enfantin d’une onomatopée (”vroum vroum” ou “pin pon”), une onomatopée utilisée par les enfants, ou une onomatopée qui caricature les enfants (”arheu”) ? On pourrait imaginer que Feydeau et Montherlant reprennent, pour moquer le parler enfantin, un mot que l’idéologie coloniale, parce qu’il viendrait d’une langue africaine, assimilerait à une expression primitive. Pour prendre un contre-exemple, “Coucou” a une étymologie latine distinguée, c’est un mot sérieux, comme “igname”, et “cocu” qui en dérive est d’ailleurs un mot d’adulte. “Miam” n’a pour ainsi dire pas d’origine: c’est du baby talk. Ou du petit nègre ?

    Monday, April 13th, 2009 at 22:36
  • Twitter remplace Facebook ?

    Les sites de réseaux sociaux, comme les moteurs de recherche, sont des monopoles naturels: ça marche mieux quand tout le monde utilise le même. On peut donc se demander pourquoi la scène du “social networking” en ligne n’est pas dominée par un acteur unique de la même manière que Google domine les moteurs de recherche. Quand Facebook a commencé à bouffer les parts de marché de MySpace, je me suis demandé ce qui se passait. Une migration d’un site à l’autre est coûteuse: il faut se refaire un réseau, sur un site où beaucoup de gens ne sont pas (encore).

    Il me semble qu’il y a trois hypothèses principales pour expliquer l’ecosystème des sites de networking.

    1) Exploitation des niches “démographiques”. À chaque groupe social son réseau adapté. L’évolution serait donc en tension entre le phénomène de monopole naturel, qui tend à réduire le nombre de sites et augmenter leur taille, et la diversification pour exploiter la diversité sociale, qui va dans le sens contraire. La compétition porte alors sur le ciblage des niches (un vrai travail de sociologue…). C’est ce qui semble expliquer que le succès de certains sites s’arrête aux frontières de certains pays.

    2) Exploitation des différentes scènes sociales. Un même individu a plusieurs identités, et peut utiliser plusieurs sites: l’un pour faire des rencontres amoureuses, l’autre pour chercher un emploi. L’un pour rester en contact avec les anciens camarades de classe, l’autre pour organiser des soirées. Dans ce cas, on verrait une évolution vers un site dominant dans chaque domaine (avec sans doute des tentatives d’intégrations, pour que les usagers puissent gérer facilement leurs différents “profils”). La compétition porte sur les fonctionnalités, et le ciblage des besoins. Encore un travail de sociologue.

    3) Mon hypothèse favorite: les réseaux vieillissent. Dans la vie hors-ligne, la dynamique des relations individuelles renouvelle en permanence la composition des réseaux personnels. En facilitant le maintien des relations, les sites de réseaux sociaux rendent plus difficile leur dégradation, leur transformation et leur usure naturelle. Pour reproduire cet aspect des choses, les usagers migrent de réseau en réseau. Dans cette hypothèse, on verrait un paysage dominé par un site unique à un moment donné, mais qui change régulièrement, au gré des modes. Il me semble que c’est un peu ce qui se passe. La compétition est difficile: l’évolution promet d’être assez chaotique, à moins que quelqu’un trouve le moyen de rendre les relations en ligne à la fois faciles à maintenir (c’est tout l’intérêt de ces sites) et soumises à l’usure.

    Empiriquement, on peut imaginer vérifier cette troisième hypothèse en regardant le comportement des migrantes: essayent-elles de reconstituer à l’identique leur ancien réseau sur leur nouveau site? (il est souvent possible, par exemple, “d’importer ses contacts” à partir d’un autre site). Si elles ne le font pas, voire si elles font un effort particulier pour ne pas reconstituer l’ancien réseau (par exemple en sélectionnant les contacts à importer), cela signifierait que le “nettoyage” de son réseau personnel est l’une des fonctions de la migration.

    Avec cette idée en tête, j’attendais donc le successeur de Facebook. Mais je ne m’intéressais pas à Twitter: malgré son succès, le site ne me semblait pas être un vrai site de “réseau social”. Je me suis sans doute trompé: Facebook est en train de transformer son interface et se rapproche de Twitter, consacrant ce site comme son concurrent direct. Si mon hypothèse est correcte, ça ne suffira pas à empêcher une nouvelle migration: Facebook, c’est fini!

    Friday, March 13th, 2009 at 17:50
  • Du côté des morts

    L’avenir appartient aux fantômes, disait le fantôme de Derrida sur l’écran, lors d’une conférence jeudi dernier. C’est-à-dire que l’avenir appartient aux revenants, qui en reviennent, mais aussi aux spectres du spectacle qui vivent leur demi-vie dans nos mondes virtuels.

    Les revenants d’abord, avec Katyn, le film d’Andrzej Wajda. Un film destiné à une “audience pour qui il importe que nous formions une société, et pas seulement une foule accidentelle”, explique le réalisateur. Les Polonais parlent aux Polonais, donc, dans cette commération nationale du massacre de Katyn, où 20000 officiers pour la plupart réservistes furent exécutés par l’armée rouge en 1940, avant que l’histoire officielle soviétique n’attribue le crime aux Nazis (et le déplace en 1941). Les revenants sont politiques. Le film est entièrement tenu par son message, son titre, son sujet, et sauf pour la description d’une opération presque symétrique, l’arrestation et le massacre systématique des universitaires polonais par les Nazis en 1939 et 1940, ignore toutes les perturbations. Pas de guerre. Pas d’Holocauste. Pas de soulèvement de Varsovie. Pas de front de l’est. À un garçon qui vient de travailler pour les soviétiques, une femme demande : “tu étais en ville ? - Non. Tu étais à la campagne ? - Non.” Il était dans un camp, mais cela reste implicite.

    Cet aveuglement volontaire est étrange dans une fresque historique. Avec la raideur théâtrale des acteurs, l’absence d’enjeu dramatique central, le trop grand nombre de personnages, je me demandais avec agacement où allait le film. Il se termine, en flash-back, sur une reconstitution froide et insoutenable des exécutions. Il y a beaucoup de sang, une prière chuchotée; les morts meurent enfin, libérant la veuve qui espérait encore le retour de son mari. Le film était hanté, et je ne l’avais pas vu. La soeur d’une victime nous rappelle Antigone (elle veut faire graver la date exacte de la mort sur la tombe). Pour payer la pierre tombale, elle vend ses cheveux à une actrice qui doit jouer Antigone au théâtre, et est restée chauve depuis sa sortie des camps. “Donner ses cheveux, c’est partager son âme” explique le sentencieux perruquier. Tous les êtres qui s’agitent sur l’écran sont des fantômes. Ils viennent frapper à la porte sous forme de colis, de lettre, de sabre empaqueté, de carnet de note. “Tu as choisi les morts contre les vivants. - J’ai choisi les assassinés contre les assassins.”

    Watchmen est-il trop violent ? Anthony Lane dans le New Yorker : “Le problème, c’est que Snyder, à la suite de Moore, est excité par la vue de la vengeance et l’exercice stylisé de la puissance physique a un tel point de démence que le film finit deux fois plus fasciste que les forces dont il se prétend une satire.” Une discussion sur la violence au cinéma, encore ? Le mépris et les erreurs de Lane (que pointe Phersu, et il faut lire le reste de son blog) l’empêchent de rendre l’argument convaincant. Joe McCulloch critique aussi la violence du film, tout en justifiant celle de la bédé: Moore et Gibbons ne seraient vraiment gores que dans les dernières pages, alors que Snyder aseptise curieusement le massacre final, mais se rattrape largement par ailleurs. Après le 11 septembre et plus de vingt ans de films d’horreur depuis la publication de la bédé, je ne crois pas que ce contraste tienne la route. La violence esthétisée est intrinsèque à Watchmen, original comme adaptation. Certes 300, le précédent film de Snyder, avait l’air authentiquement fasciste, et le retournement politique qu’implique son nouveau film est non seulement surprenant, c’est suspect.

    Mais la réaction de scandale face à la violence est contradictoire : elle suppose que ces scènes qui, en pratique, nous horrifient (comme celle de l’exécution dans Katyn) ont été faites pour nous réjouir. Ce serait un étrange malentendu. La violence “gratuite” de Watchmen atteint son but, puisque sa gratuité nous choque. Celle de Dark Knight, justifiée par des impératifs narratifs sexistes, et pudiquement dépourvue de sang, ne faisait pas hausser le sourcil du censeur.

    A vrai dire, j’ai même trouvé les questions morales, au-delà de la violence, rendues plus sensibles dans le film que dans le livre. La fin du film est plus logique, le dilemme plus clair. Les personnages m’ont paru plus réalistes, et, du coup, l’éventail de leurs philosophies ne semblait pas sortir du prisme d’un auteur unique. La petite voix de Billy Crudup m’a fait découvrir que Dr Manhattan était toujours un jeune homme. Malin Akerman donne à Laurie Jupiter un égoïsme gourmand qui va bien avec sa défense de la valeur de la vie humaine (par ailleurs, je ne parviens pas à déterminer si Watchmen passe le test de Bechdel, ou de Wallace). J’ai retrouvé des citations oubliées de la bédé avec surprise (le personnage que Rorschach balance dans une cage d’ascenseur…), et de nouvelles citations avec plaisir (Dr Folamour, Matrix, les musiques, etc.). Les gardiens s’égarent à nouveau, vive les gardiens, et Roger Ebert.

    Derrida aurait pu élargir son bestaire métaphorique. Les revenants sont les morts qui nous hantent (et sont donc politiques). Les spectres sont des images qui semblent vivre (et sont spectaculaires). Mais où sont les vampires (dont la survie nous tue, c’est érotique), les zombies (ce qui est déjà mort parmi nous, c’est sociologique), les momies (les forces de la conservation, ça doit être théologique), etc ? La non-mort est toujours contagieuse. Elle prolifère sur nos écrans. C’est qu’elle est vivante !

    Tuesday, March 10th, 2009 at 20:36
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