Les États-Unis sont riches en think tanks et en research centers qui produisent des analyses et des données “neutres”, mais surtout facilement consommables par les médias ou les politiciens sensibles au lobbying. Ainsi le Pew Forum on Religion and Public Life, un rejeton du Pew Research Center, a produit une étude sur les changements d’affiliation religieuse, “faith in flux”, sujet intéressant s’il en est. Certains chiffres sont repris dans un édito du New York Times: une moitié des personnes élevée “sans affiliation religieuse” finit par rejoindre un culte, contre seulement 14% des Catholiques et 13% des Protestants d’éducation qui finissent par devenir “sans affiliation”. Conclusion de Charles Blow ? Les athées qui théorisent la religion comme endoctrinement ont donc tort : le désir de satisfaction spirituel risque bien de venir hanter leurs enfants.
Andrew Stuttaford du blog Secular Right (de la droite laïque, si l’on veut) se réjouit de la nouvelle, mais se moque de Charles Blow : c’est évident que les religions ne viennent pas de l’endoctrinement mais d’une impulsion innée ! D’où la nécessité d’une “religion douce” à apprendre aux enfants pour “canaliser” cette spiritualité instinctive. Le catholique Andrew Sullivan se dépèche d’y renvoyer ses lecteurs.

L’athée en moi s’attriste de ces chiffres, mais le sociologue s’en étonne. Il me semble qu’il y a, dans l’interprétation des résultats de Pew, une erreur fondamentale qui découle naturellement de la (mauvaise) conception de l’enquête.
Pour l’expliquer, j’ai envie de parler un peu de la République du Kalandarstan. Avant l’arrivée sur le trône de la Reine de l’Automne, en 1234, le Kalandarstan était sous l’emprise d’un système de caste rigide dépendant du jour de naissance dans la semaine. Les “enfants du lundi”, ou Ponietovitch, étaient pauvres, nomades et méprisés. Illettrés, ils étaient bien incapables de noter le jour de naissance de leurs propres enfants, mais à quoi bon ? Les enfants des Ponietovitch naissaient toujours un lundi. Les “enfants du dimanche”, ou Nietovitch, étaient la caste aristocratique d’où venaient les seigneurs et maîtres. Les enfants de Nietovitch naissaient dans le secret de l’intimité familiale, avant d’être découverts au monde après deux semaines, et que leur date de naissance (le dimanche, 14 jours plus tôt) soit officialisée.
Entre les deux, les castes moyennes vivaient dans l’angoisse permanente de mettre au monde un Ponietovitch, et dans l’espoir fou de donner naissance à un Nietovitch. Les rituels, les préparations herbales, tout était bon pour influencer le jour de naissance. Des enfants nés un lundi, on soupçonne qu’un grand nombre disparaissait, ou finissait dans un orphelinat. Les enfants nés un dimanche étaient rares : il fallait pouvoir démontrer le fait à une administration religieuse paranoïaque (exclusivement Nietovitch).
L’arrivée de la Reine de l’Automne mit fin au règne des Nietovitch, et l’Edit de Kalandarpolis (1236) rendit le système des castes illégal. L’important, disait-on alors, c’était la saison de naissance, car chaque saison correspond naturellement à une fonction sociale: les hiverneux doivent prendre en charge les arts et les artisanats, les printaniers s’occupent de la guerre et de l’administration, les estivants sont dans les champs et les jardins, et aux automneux sont attribués les troupeaux, les marchés et le commerce. L’instabilité de la période pris fin avec l’avènement des Chevaliers du Zodiac, dont le système social et religieux fondé sur les 12 mois de l’année dissimulait une aristocratie divisée, courtisane et corrompue, où les idées Nietovitch gardaient une certaine influence. Enfin, la République Populaire du Kalandarstan (1946) se décida à développer une solide infrastructure administrative, avec l’espoir que l’usage d’un état civil officiel, ainsi que la Grande Déportation des Nietovitch mettrait fin aux superstitions du peuple. Sur la grande place de Kalandarpolis, une statue de la Reine de l’Automne fut érigée, face à celle de Staline.
Quand, un beau jour de 2008, un sondeur du Pew Forum on Religion and Public Life arriva au Kalandarstan, il ignorait tout de cette riche histoire (pourtant passionnante !). À partir de quelques notes concoctées dans des bureaux de Washington DC, il mit au point un questionnaire demandant aux citoyens leurs appartenances de caste, de saison et de zodiac, ainsi que celles de leurs parents.
Les résultats furent stupéfiants: seul un septième, en moyenne, des enfants de Nietovitch étaient eux-mêmes des Nietovitch, alors qu’environ 5 septièmes des enfants des castes moyennes appartenaient aux castes moyennes. À l’inverse, à peu près un quart des enfants de la Nomenklatura Automneuse se trouvaient être des Automneux. À l’évidence, le système des castes était en voie de disparition, et les hiérarchies saisonnières, renforcées sans doute par l’épisode communiste, résistaient un peu mieux. Le pays était sur la voie de la modernisation. Le sondeur ne s’aperçut pas que ces catégories avaient perdu toute pertinence sociale depuis longtemps.
Voilà pour le Kalandarstan. Aux États-Unis, et partout ailleurs, le phénomène est le même. D’abord, les catégories minoritaires semblent plus “mobiles” d’une génération à l’autre, une conséquence mécanique du “bruit” statistique. C’est ce qui fait au Kalandarstan que les “castes moyennes” (groupe majoritaire) ont l’air plus stables d’une génération à l’autre que les Nietovitch, alors que l’appartenance de caste est maintenant aussi aléatoire que le jour de naissance. En fait, les données brutes du genre “la moitié des enfants sans affiliation religieuse finissent par avoir une affiliation religieuse” n’ont aucune signification en elles-mêmes. Les Catholiques sont 24% de la population, les Protestants plus de 50%, et ceux sans affiliation religieuse environ 16% (7% sont issus d’une famille sans affiliation religieuse) : il aurait fallu prendre ces proportions en compte pour donner plus de pertinence au chiffre des “conversions”. De manière symptomatique, elles ne sont pas disponibles dans l’étude du Pew, mais se trouvent dans une autre partie de leur site web.
En sociologie, pour étudier le phénomène similaire de la mobilité sociale intergénérationnelle entre classes ou catégories socio-professionnelles, on utilise des “odds ratios”: on ne compare pas la proportion des fils de cadres qui deviennent cadres avec la proportion des fils d’ouvriers qui deviennent ouvriers, mais les chances relatives de devenir cadre en fonction de l’origine sociale. Le résultat ne permet pas vraiment de dire qu’une catégorie sociale est plus “mobile” ou se reproduit de manière plus fermée qu’une autre, mais de dresser un bilan général de la mobilité sociale et une mesure minimale de la reproduction des inégalités. On peut essayer de mesurer un odds ratio ici: pour une personne issue de famille sans affiliation religieuse, la probabilité d’avoir une affiliation religieuse (4/7) est les deux tiers environ de la probabilité pour une personne issue de famille avec affiliation religieuse d’avoir une affiliation religieuse (80/93). 0,66 : voilà notre odds ratio. Il nous apprend simplement que l’appartenance religieuse familiale a bien une influence sur l’affiliation religieuse, une fois adulte. (Dans l’autre sens également, les gens issus d’une famille sans affiliation ont trois fois plus de chance d’être non affiliés que ceux issus d’une famille ayant une affiliation religieuse.)
Il y a pire: les catégories statistiques sont un découpage grossier et incertain de la réalité sociale. Quand la société bouge, ces catégories prennent du retard, et enregistrent de plus en plus de “bruit” aléatoire, comme la mesure des appartenances de caste dans le Kalandarland contemporain. Moins une catégorie est en adéquation avec une réalité sociale importante, plus elle peut apparaître “mobile” dans des statistiques de mobilité. C’est évidemment le cas des “non affiliés”. Le nom même de la catégorie nous met sur la piste. Et par ailleurs c’est une catégorie qui a gonflé ces dernières années. Dans l’enquête du Pew, seuls 7% des répondants disent avoir été élevés dans une famille “non affiliée” alors qu’ils sont 16% des répondants à l’être aujourd’hui. Les catégories qui gonflent sont très souvent des catégories fourre-tout, les “autres” et “variés” de la classification officielle, qui récupèrent, comme une voiture balais, la sciure d’un décalage croissant entre les catégories établies et la réalité sociale. C’est tout simplement l’usure normale d’un système classificatoire dans une société qui change.
Pour éviter de faire des commentaires absurdes sur des chiffres sans signification, on peut essayer de prendre quelques précautions, raisonner en odds ratio, commenter les mesures qui tendent à augmenter avec la qualité de la construction des catégories (comme la reproduction sociale) plutôt que des mesures qui tendent à augmenter quand les catégories sont moins pertinentes (comme la mobilité sociale). Il est aussi utile de fonder le découpage catégoriel sur des concepts théoriques qui permettent de donner du sens même à l’absence de résultats manifestes, ou encore de mesurer diverses variables sociales pour vérifier que les catégories utilisées ont un minimum de pertinence ou de cohérence entre elles.
Mais ce n’est pas du tout la démarche de Pew. Leur objectif est de demander aux répondants les raisons subjectives de leur changement d’affiliation religieuse. La logique de l’enquête est celle d’un sondeur: les phénomènes sociaux sont construits comme des choix individuels dont on peut constituer un catalogue a priori. “Pourquoi avez-vous quitté l’église catholique, à cause des prêtres pédophiles ou parce que vous avez divorcé ?” demandent-ils en substance à des gens dont on ne connaît ni le revenu ou la profession, ni la race, la région de résidence, le diplôme, l’âge, ni même le sexe. 2867 entretiens téléphoniques effectués, et des variables sociologiques traditionnelles utilisées uniquement pour la pondération…
Les “résultats” de Pew sont à la hauteur de ces méthodes :
At the same time that the ranks of the unaffiliated have grown, the Landscape Survey also revealed that the unaffiliated have one of the lowest retention rates of any of the major religious groups, with most people who were raised unaffiliated now belonging to one religion or another. Those who leave the ranks of the unaffiliated cite several reasons for joining a faith, such as the attraction of religious services and styles of worship (74%), having been spiritually unfulfilled while unaffiliated (51%) or feeling called by God (55%).
One of the key findings of the Landscape Survey was that the unaffiliated population is a very diverse group. Not all those who are unaffiliated lack spiritual beliefs or religious behaviors; in fact, roughly four-in-ten unaffiliated individuals say religion is at least somewhat important in their lives. The new survey shows that a significant number of those who left their childhood faith and have become unaffiliated leave open the possibility that they may one day join a religion. Among both those who were raised Catholic and Protestant who are now unaffiliated, for example, roughly one-in-three say they just have not found the right religion yet.
Un certain nombre des reprises médiatiques ont insisté sur le fait que la foi est changeante, faith in flux comme le dit le titre même de l’enquête, et que les Américains changent souvent d’affiliation religieuse. C’est un résultat limité (l’enquête ne donne aucune idée de l’évolution temporelle, par exemple), mais peut-être pas totalement inexact. Mais les commentateurs qui comparent les “taux de rétention” des différentes catégories religieuses sont presque innocents dans leur erreur: ils ne font que reprendre les conclusions fautives de cette enquête mal conçue. À croire que les quelques dizaines de milliers de dollars qu’elle a dû coûter ont été dépensés précisément dans ce but.
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