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  • The Times They Are a-Changin’

    Bob Dylan donnait un concert le soir de l’élection d’Obama. Apparemment, il a été voir les résultats en coulisse avant de revenir pour les bis.

    Je suis né en 1941 a-t-il dit, avec une émotion hésitante dans sa voix éraillée. C’était l’année où ils ont bombardé Pearl Harbor. J’ai vécu dans l’obscurité depuis lors. On dirait que les choses vont changer, maintenant

    Les comparaisons historiques superlatives ont abondé après l’élection d’Obama: le meilleur score des Démocrates depuis 64, la participation la plus élevée depuis 60 (mais finalement, sans doute pas…), le changement le plus net depuis Kennedy, le nouveau New Deal, 76 ans plus tard, le premier intellectuel à la Maison Blanche depuis Wilson, l’héritier direct de Lincoln. Le premier président noir ever. Dylan donne à l’arc de l’histoire une courbe un peu plus personnelle.

    Blowing in the wind

    Friday, November 21st, 2008 at 22:09
  • Le mouvement et le président

    Obama n’est pas un chasseur solitaire.

    ” Obama, in order to break through the inherent constraints of Washington, will need, above all, a mobilized public beyond Washington. Transformative Presidents—those who changed the country’s sense of itself in some fundamental way—have usually had great social movements supporting and pushing them. Lincoln had the abolitionists, Roosevelt the labor unions, Johnson the civil-rights leaders, Reagan the conservative movement. Clinton didn’t have one, and after his election, Reich said, “everyone went home.”

    Obama has his own grass-roots organization, on the Internet and in hundreds of field offices. This is new territory, because those earlier movements had independent identities apart from any President, whereas Obama’s movement didn’t exist before his candidacy; its purpose was to get him elected. Even so, it has the breadth, the organization, and the generational energy of other movements, and it can be converted into a political coalition if its leader knows how to harness it.

    Obama’s advisers haven’t yet worked out the mechanics of this conversion. The Internet could be used to insure transparency; almost every activity of the federal government could be documented online, as some state governments have begun to do. The White House could use the vast Obama e-mail list to convey information about key issues and bills, and to mobilize pressure on Congress. Just as F.D.R. used radio and Reagan television to speak to the public without going through the press, Obama could do the same with the Web.

    It’s hard to imagine, though, how an electronic “social-network platform” would constitute a movement with the clarity and the coherence of the religious right, or the freedom marchers, or the Congress of Industrial Organizations. The agenda of Obama’s candidacy is a list of issues that have different constituencies rather than a single, overarching struggle for freedom or justice. Throughout the campaign, Obama spoke of change coming from the bottom up rather than from the top down, but every time I heard him tell a crowd, “This has never been about me; it’s about you,” he seemed to be saying just the opposite. The Obama movement was born in the meeting between a man and a historical moment; if he had died in the middle of the campaign, that movement would have died with him—proof that, whatever passions it has stirred, it remains something less than a durable social force.

    With a movement behind him, Obama would have the latitude to begin to overcome the tremendous resistance to change that prevails in Washington. Without one, he will soon find himself simply cutting deals. And here is where the two aspects of his vision of the Presidency—the post-partisan Obama and the progressive Obama—converge. “Changing politics and making government work are complementary, not opposed,” Reich said. “Otherwise, it’s the same old Washington. It’s a morass.””

    George Packer, The New Yorker. (le dessin illustre l’article).

    Dans le Time, rien d’intéressant. La question du mouvement social est réduite au “désordre” des années soixantes, faisant basculer l’opinion du côté des conservateurs.

    Dans The Nation, Frances Fox Piven élabore en détail le parallèle entre 2008 et 1932 du point de vue des mouvements sociaux. En France, on pourrait penser au printemps et à l’été 1936. Mais, évidemment, l’histoire ne se répète pas, l’Amérique contemporaine n’a ni les organisations et syndicats puissants de l’époque, ni une pauvreté aussi soudaine et profonde (pour le moment ?). Je suis donc avec Packer : “c’est un territoire inexploré”

    Mais il semble pourtant bien sûr de lui en écrivant que le mouvement est entièrement dépendant de la personne du président. Il transforme une situation hypothétique (la mort d’Obama pendant la campagne) en “preuve” de sa théorie. “Il est difficile d’imaginer, en fait, comment un “plateforme de réseaux sociaux” électronique peut constituer un mouvement.”

    On va bientôt en avoir une petite idée.

    Sunday, November 16th, 2008 at 18:25
  • “Yes we can” ?

    Andrew Sullivan a une chouette série de billets sur la journée de manifestations contre la “proposition 8“, adoptée le 4 novembre dernier en Californie, et qui interdit le mariage gay (et contre les autres votes similaires en Floride et en Arizona). À New York, la foule était compacte, et coincée sur le trottoir en face de l’Hôtel de Ville, sous la surveillance des agents du NYPD Community Affairs.

    I want to be the lesbian Liz Taylor !

    L’ambiance était particulièrement optimiste, pour une protestation contre un amendement qui vient de passer, une réaction à la défaite. L’élection d’Obama a évidemment donné le sentiment que d’autres choses peuvent arriver, et vite. Une pancarte reprenait la phrase de Martin Luther King évoquée par Obama le soir de sa victoire : “the arc of the moral universe is long, but it bends toward justice.” Pendant un moment, la foule a chanté “Yes we can”.

    Yes we can, unless we’re gay

    Obama lui-même n’est pourtant pas un allié évident. Il s’est opposé au mariage gay, préférent une union civile. C’est que ses convictions religieuses lui prescrivent qu’un mariage doit être entre un homme et une femme. Mais il a aussi fait un coming out contre la proposition 8 en cours de campagne, à partir d’un argument légal pas très convaincant. C’est que l’amendement est revenu sur une décision de la Cour suprême de Californie. On se demande d’ailleurs ce que vont devenir les 20 000 couples homosexuels qui se sont mariés ces derniers mois. On se demande aussi si Obama est sincèrement, ou seulement tactiquement, opposé au mariage gay.

    I’m here to find my husband

    Les manifestations d’aujourd’hui ont eu lieu un peu partout aux États-Unis. Elles étaient plus ou moins improvisées, et viennent d’un appel individuel repris sur Internet: de l’organisation “bottom-up” qui semble implicitement condamner la campagne électorale de Californie, largement contrôlée par des militants institutionnels (Human Rights Watch, etc.). Les réactions au vote du 4 novembre, et la journée d’aujourd’hui, sont peut-être aussi la consécration du mariage homosexuel comme la cause consensuelle et dominante pour les mouvements LGBT (et des droits civiques).

    Eeeek! There’s a Mormon in my bedroom!

    Concrètement, il y avait très peu de banderoles collectives, et beaucoup de pancartes individuelles, bricolées et comiques. Les gens étaient jeunes, en général, de bonne humeur, et il ne pleuvait presque pas. L’égalité de l’accès au mariage s’annonce comme une revendication importante de l’ère Obama.

    Do you really want me to marry your daughter ?

    Sunday, November 16th, 2008 at 03:11
  • L’augmentation des loyers…

    Sunday, November 16th, 2008 at 02:05
  • Parties de campagne

    Dans la jungle des articles “comment Obama a gagné”, Ryan Lizza dans le New Yorker revient en détail sur l’organisation de la campagne. L’organisation, le travail “de terrain” dirigée par David Plouffe s’oppose à la stratégie, au message, à la campagne médiatique dont David Axelrod était en charge.

    Plouffe, who is forty-one, is thin and discreet, and his low profile in the press sent a message throughout the Obama organization that staffers were to be similarly reticent about attracting publicity. The catchphrase inside the campaign was “No drama with Obama,” and Plouffe channelled the low-key temperament of the candidate himself.

    Les personnalités héroïques (dans leur discrétion) ne suffisent pas pour faire une bonne campagne. Il faut aussi des données, des chiffres:

    When Carson hired field organizers for the campaign, he said that he looked for people with unusual backgrounds—“I try to throw out all the political-science majors when I do hiring.” During a lull in the primary season, he set up a three-week “data camp” in Oregon for Obama staffers. “We had the best data operation of any campaign,” he said. “You can have the most inspirational candidate, you can have the best organizing philosophy in the world, but if you can’t organize your data to take advantage of it and get lists in front of the canvassers and take these volunteers and use it in a smart way and figure out who it is we’re going to talk to—I mean, the rest of it is all pointless.”

    “Politics is about numbers” déclare Plouffe. Marc Ambinder nous fait saliver en promettant d’écrire sur “une influence majeure dans les coulisses”, la société des traitement des données Catalist. La campagne avait aussi des floppées de militants dévoués:

    As the campaign got ready for Super Tuesday, Carson called upon the volunteers—in particular, those he called the “super-volunteers,” people who had left their jobs or dropped out of school to help. He estimated that there were about fifteen thousand super-volunteers working full time for Obama.

    Je suis intrigué par les descriptions alternatives d’une organisation très centralisée, contrôlée, maîtrisée (top-down), et d’une organisation participative, avec des militants autonomes (bottom-up). Par exemple, un designer s’étonne de la discipline avec laquelle les codes graphiques de la campagne sont systématiquement respectés (logos, couleurs, polices Gotham et Mercury), en plus d’être un niveau au-dessus des logos de campagne habituels. Autre exemple: les pressions exercées par la campagne sur certains organisateurs indépendants :

    In the spring of 2007, long before Sarah Palin became a feminist icon, before Jeremiah Wright and Bill Ayers reared their unreconstructed heads, before Hillary Clinton ever questioned his readiness to be president, Barack Obama’s greatest nemesis was a 29-year-old paralegal named Joe Anthony. Anthony had attracted tens of thousands of fans to a MySpace page he’d set up for Obama–a testament to the legions of new voters the candidate was inspiring. But, back in Chicago, all Anthony’s site inspired was indigestion. The Obama brass worried about ceding control of the campaign’s image to the online hordes. And so, after a brief attempt at coordination, they had MySpace put Anthony out of business.

    (The New Republic)

    Il semble que la campagne ait concentré son pouvoir sur certains aspects (la centralisation des données statistiques, le materiel imprimé, le calendrier) et ait pratiqué le laissez-faire sur d’autres (le contenu du message dans le porte-à-porte, l’organisation d’événements). Évidemment, une bonne partie du “bottom-up” relevait surtout de la perception. Le fait de laisser les militants élaborer leur discours (”racontez votre propre histoire, pourquoi vous soutenez Barack Obama”) contrastait cependant avec les pratiques antérieures ou celles, apparemment, de la campagne contre la Proposition 8 en Californie, qui reposaient sur des textes préparés à apprendre par coeur [reference needed, comme on dit sur Wikipedia].

    Les prouesses de la campagne se sont appuyées sur les nouvelles possibilités technologiques. Ambinder raconte dans une anecdote comment le site MyBO était conçu pour collecter les données. Arrêt sur Images (accès payant) décrit la stratégie Internet en général, l’usage des textos, l’inspiration de Facebook (Chris Hughes, l’un de ses fondateurs, a été recruté par la campagne). La diminution des coûts de production (d’une interaction militante) a peut-être permis l’exploitation de la long tail de la politique. Cette théorie explique le succès de sites comme Amazon par le fait que la majorité de leur profit vient d’une quantité énorme de biens qui, individuellement, se vendent en très petits nombres (et ne sont pas profitables pour les magasins classiques, “en dur”). Elle semble s’appliquer parfaitement à la levée de fond en ligne, élaborée par Howard Dean en 2004, et qui a fournit à Obama un nombre record de petits donneurs.

    On associe généralement les interactions permises par Internet à un développement de l’ouverture, des relations, des connections. Les sites de réseaux sociaux semblent faits uniquement pour mettre les gens en relation les uns avec les autres. Mais ils intègrent presque autant de mécanismes de coupure et de fermeture, des messages privés  ou anonymes aux profils innaccessibles et aux “groupes”. Le succès initial de Facebook vient de ce qu’il était réservé aux étudiants de Harvard. L’accès aux profils des membres dépend, par défaut, de l’appartenance à la même université, dont l’adresse email témoigne (on ne peut pas tricher: il faut payer sa tuition). Dans la grande migration de MySpace vers Facebook, alimentée par le rejet de l’esthétique “vulgaire” de MySpace, je vois aussi un moyen de rompre sans le dire les liens (les “amis”) qui s’accumulent sur un site donné. Si c’est le cas, Facebook va devoir trouver un moyen de laisser mourir en douceur les liens d’amitié, sous peine d’être bientôt remplacé.

    Comment jouait cette dialectique de la connection et de l’exclusion dans la campagne d’Obama ? L’accent était évidemment sur l’ouverture, il fallait tout de même recruter le maximum de monde en un minimum de temps. La différence entre le “staff” payé et les “volunteers” bénévoles était parfois affichée sur les name-tags, mais souvent invisible. Les emails, les textos, les cadeaux parfois pouvaient renforcer un sentiment d’appartenance. À un niveau plus fin, je me demande comment se comportaient les groupes locaux, les bandes d’habitués organisant des événements réguliers, etc.

    Je me demande aussi comment ces réseaux vont évoluer. Sans y penser, je voyait l’après-campagne comme un retour au calme et à la neutralité (favorable à la conduite d’entretien, me suis-je dit). En fait, tout le monde s’attend maintenant à ce que le nouveau président maintienne une organisation active et prête à être mobilisée. C’est un atout politique important, dont la puissance de feu semble dépasser celle du Parti Démocrate. C’est aussi une arme à double tranchant, insistent certains journalistes politiques (qui aiment toujours les revers de médaille) : les militants de la campagne sont excités et se sentent propriétaires de la victoire. Le journaliste activiste Al Giordano a trouvé l’expression qui fait mouche: “the organizing of the President” est en train de commencer.

    Les tickets pour l’Inauguration Day se vendent déjà à 20 000 dollars. Ils vont avoir du mal, les militants, à “organiser le Président”… Le blog Tech President a l’intention de suivre l’évolution du premier Président “organisé” sur Internet.

    Reste une question: est-ce que tout ça est vraiment important ? L’organisation d’une campagne fait-elle la différence ? Nate Silver trouve les indices d’un effet assez net, mais précis: plus les démocrates ont de l’avance sur les républicains en terme d’électeurs contactés, plus leur résultat est positif par rapport aux sondages (ils diminuent l’abstention de leurs sympathisants). Mais, de manière plus générale, comment isoler les différents facteurs ? Et surtout, échapper à l’illusion rétrospective d’une campagne parfaitement organisée, parce qu’elle était noyée sous l’argent, les bénévoles, et l’aura finale de la victoire. C’est le fameux épistémologue John McCain qui nous demande, en l’occurence, de ne pas oublier le principe de symétrie :

    You know, one of the things — I do study history. And every book I’ve read about presidential campaigns is the person that won ran a perfectly flawless, beautifully machined, great campaign, and the person who lost, “Oh, my God, all screwed up.”

    Ou bien est-ce seulement que, pour faire preuve d’impartialité, je devrais m’intéresser aussi à la campagne de McCain ?

    Par ailleurs, Phersu se demande si Obama croit sincèrement que Jésus est son sauveur.

    Des cartes. Des cartes. Des cartes. D’autres cartes.

    Coda de Steve Brodner

    Update (11/15): Comme promis, Marc Ambinder décrit les différents éléments de la base de données utilisée pendant la campagne. Que faire de la mailing-list de campagne ? Le Chicago Tribune écrit que le débat n’est pas tranché.

    Friday, November 14th, 2008 at 02:29
  • Première conférence de presse

    Grâce à Livestation, que j’ai découvert sur le blog de François Briatte, Françoise et moi avons pu suivre la première conférence de presse du nouveau président. Il “habite la fonction”, c’est sûr.

    C’était bref. Axelrod se cachait dans la salle, Volker, Biden, Emanuel et quelques autres s’alignaient derrière le nouvel élu. Obama a rassuré tout le monde en précisant que ses objectifs de long terme (assurance santé, éducation et énergie verte) restaient toujours aussi urgents et prioritaires malgré la crise économique. Il a esquissé une politique keynesienne: relance (seulement fiscale ?), aide aux collectivités locales, à la “classe moyenne”, etc. Il a présenté l’industrie automobile comme la colonne vertébrale de l’industrie américaine, mais aussi comme l’acteur principal du futur de l’énergie “verte”.

    La séance de question était moins informative, et a surtout permis de souligner la situation bizarre de cohabitation entre les deux présidents: Obama ne répond pas aux félicitations d’Ahmadinejad (il ne veut pas empiéter sur les derniers mois de diplomatie Bushienne), il ne veut pas parler des briefing des services secrets, et espère une collaboration pacifique avec W. Au milieu de la crise et des deux guerre, c’est vrai que ce décalage entre le pouvoir exécutif officiel et le nouveau président légitime est un peu inquiétant.

    Sinon, l’une des filles d’Obama est allergique aux chiens.

    Friday, November 7th, 2008 at 16:51
  • Le mur de verre

    Barack et Michelle Obama mardi soir à Chicago

    Barack et Michelle Obama mardi soir à Chicago

    L’assassinat des présidents est une vieille tradition américaine. La tentative la plus récente a sans doute eu lieu le 11 septembre 2001, mais il s’agissait d’une attaque étrangère. Aujourd’hui, le danger vient à nouveau de l’intérieur. Lorsque j’ai appris, hier, que les services secrets avaient aligné des parois transparentes blindées sur les côtés de la tribune à Chicago, le soir de l’élection, en raison des nombreuses menaces de mort et des gratte-ciel du quartier, j’y ai vu une métaphore assez évidente: le plafond de verre s’est transformé en mur de verre.

    La veille, j’avais passé la journée à Philadelphie, une nouvelle fois. La comparaison avec le canvassing de samedi dernier était instructive. Les bénévoles moins nombreux en ce jour de semaine étaient aussi plus politisés. Ils avaient tous une expérience minimum, et des idées précises sur la politique interne du Parti Démocrate. Parmi les passagers du train, deux Anglais, membres du Parti Libéral, étaient venus spécialement pour participer aux élections américaines. Une New Yorkaise Franco-Marocaine prolongeait naturellement dans la campagne son engagement associatif pour les droits de l’homme. Nous pouvions tous parler politique. Mais nous avons raté notre correspondance…

    À 11h30, enfin arrivés au bureau de la campagne, installé dans un bâtiment syndical de cette banlieue pavillonaire du nord-est de Philadelphie, nous avons eu droit à une nouvelle formation éclair. Quelques visages m’étaient familiers. Le but de la journée: rayer des listes les électeurs ayant déjà voté. Harceler les autres. Ruth, notre instructrice, était âgée, la voix tremblante et l’exposition confuse. Elle était aussi, sans doute, épuisée. Le matin même, entre 5 et 7 heures, les membres du staff local avaient accroché à chaque poignée de porte ciblée un prospectus rappelant de voter pour Obama, et le candidat démocrate du coin, avec l’adresse du bureau de vote. Et les jours précédents ont dû être particulièrement intenses.

    Cette intensité s’est retourné contre nous lorsque nous avons commencé à frapper aux portes. Dans la majorité des cas, pas de réponse: les gens travaillent le mardi. Une femme m’a fait partager son exaspération: “c’est la troisième visite, j’ai des papiers tout le temps, je suis obligée de les mettre au recyclage. Sans compter les appels téléphoniques, et les robots de McCain. Je sais que ce n’est pas de votre faute à vous, mais vivement que ça se termine!” Ceux qui n’étaient pas au travail criaient souvent, sans ouvrir la porte, “j’ai déjà voté”. Je ne demandais pas pour qui (à quoi bon, à ce point ?), je gardais mes forces pour une question plus importante:  “Michael, Jessica, John, tout le monde a voté ?” Il fallait rayer les noms de la liste.

    Et, oui, tout le monde avait déjà voté. L’inutilité de notre travail devenait plus évidente au fur et à mesure de la journée. Dans ce quartier blanc et homogène, où des maisons identiques, habités par les mêmes chiens, les mêmes paillassons, couvertes d’identiques décorations d’Halloween, de guirlandes lumineuses automnales pour Thanksgiving, et des premiers Pères Noëls, alignaient de nombreux signes McCain Palin, nos cibles étaient distantes les unes des autres. Le dessin même des rues sinueuses et sans issues semblaient signaler la volonté de vivre à l’écart et entre soi. Aucun magasin: le quartier n’était pas accueillant aux piétons que nous étions. Trois jours plus tôt, et dans un autre quartier, pauvre et noir, les réponses avaient été presque uniformément chaleureuses. Nous frappions alors à presque toutes les portes. Dans la rue, samedi, des voisines se disputaient (”t’es un putain de drogué, tout ton fric part dans tes narines !” ou encore “tu viens pas ici. Tu viens plus ici. Cette rue est interdite, pour toi”), ou nettoyaient leurs voitures cabossées. Mardi, au contraire, on ratissait les feuilles mortes du jardin, on déchargeait les planches destinées à quelque chantier domestique. Les panneaux “à vendre” ou “à louer” étaient inexistants. Deux jeunes garçons effrayés par ma présence me crièrent “dégage! Arrête de frapper, sinon on appelle la police!” Ils n’auraient pas attendu longtemps, m’expliqua un collègue canvasseur: le quartier est largement habité par les flics de Philadelphie. (J’ai peur que l’un d’entre eux soit cocu: peu après ma conversation avec une jeune femme impatiente qui venait manifestement de se rhabiller en urgence, j’ai vu sortir de chez elle un homme pressé et silencieux…)

    Mais nous n’étions pas vraiment découragés. Pour Christine, une habitante de Philly qui s’occupe de gestion de stocks pour une grande entreprise cosmétique, 29 ans, noire, avec un diplôme d’ingénieur, c’était une initiation au militantisme. Elle avait décidé de prendre sa journée et de participer, vraiment, à cette élection historique. Au volant de sa vieille voiture, en revenant de notre zone de travail, elle m’expliquait sa satisfaction. Peu importe que la plupart ait déjà voté. Au contraire, c’était tout simplement le signe que l’activité fébrile des jours et des mois précédents avait payé. Et elle avait osé leur demander leur choix: elle savait qu’ils avaient voté Obama. Comme prévu. Je ne remarquai que plus tard trois petits signes accompagnant chaque nom sur nos listes: M, D, 45, par exemple. Male, Democrat, 45 years old. Ils étaient tous démocrates. Ils étaient aussi, je suppose, des électeurs irréguliers, de nouveaux inscrits, ou de nouveaux démocrates: les cibles privilégiées du “Get Out The Vote”. Et presque tous ceux qui étaient chez eux avaient voté. Pour leur candidat. C’était effectivement encourageant.

    Je ne suis pas resté à Philadelphie pour faire la fête. Le bureau se vidait déjà vers 19 heures. On imaginait mal une célébration exubérante dans le quartier. Les premiers résultats à la télé, Vermont, Kentucky, ne donnaient pas vraiment d’indications sur la suite de la soirée. Avec Wendy, Chris et Javier, nous avons pris le train du retour à 19h45.

    Les résultats nous sont arrivés peu à peu, par télephone. La Pennsylvanie fut attribuée à Obama très tôt après la fermeture des bureaux de vote, à 20 heures. On parlait d’une marge de 15 points, et nous avions du mal à y croire. Une heure plus tard, c’était l’Ohio. Mes compagnons se lancèrent dans des calculs: CNN donnait 207 voix à Obama. En additionnant la Californie, le Washington et l’Orégon (dont ils se rappelaient le nombre de grands électeurs), on dépassait le seuil des 270. Ce n’était pas officiel, mais c’était devenu une certitude: Obama avait gagné. Dans tout le wagon, les conversations téléphonique semblaient s’être synchronisées. L’excitation devenait palpable. Le contrôleur, impassible, arpentait le couloir: il avait voté Bob Barr.

    Nous sommes arrivés à Penn Station à 22 heures. Avant de marcher vers Times Square, nous voulions prendre une première bière. Le bar de la gare était mal famé: supporters de hockey tout droit sortis du Madison Square Garden et “jeunes professionnels” en costards regardaient les télés avec un air dépressif. L’un d’eux, déjà bourré, nous pris à parti : “Maintenant, bande de tapettes, on va savoir ce que c’est que le communisme. Mais je m’en fais pas, il y aura bien un gars du Tennessee qui va régler le problème rapidement…” L’abruti avait peur de voir son taux marginal d’imposition augmenter de quelques points, et semblait ignorer la crise financière. Le voir souffrir n’était pas sans attrait, mais nous avons quitté les lieux rapidement, direction Times Square.

    Les quatre heures qui ont suivi sont un peu troubles dans ma mémoire. La foule compacte était divisée par de très nombreux flics protégeant le monde libre et la circulation sur Broadway et la septième avenue. L’athmosphère concentrée et calme contrastait avec l’excitation de notre petit groupe. Ce n’est qu’à 23 heures, quand le bandeau rouge “Obama president-elect” a défilé sur les écran d’ABC que la célébration a commencé. Les taxis klaxonnaient un rythme ternaire qui accompagnait “Yes We Can”, “Yes We Did” ou “Obama”. À côté de moi, un jeune couple, l’air Indien, regardait les écran sans réagir. “Des touristes”, pensais-je. “C’est le plus beau jour de ma vie”, finit par dire doucement la jeune fille, avec un accent new yorkais. Et elle se mit à pleurer. À la télé, les larmes de Jesse Jackson accueillies par des cris de joie sur Times Square.

    Nous avons rejoint, dans un bar, la fête des “jeunes démocrates de New York” pour pouvoir entendre le discours d’Obama. Les jeunes démocrates n’étaient plus tout jeunes, et l’ambiance un peu guindée. Born In The USA ne faisait pas danser grand monde. J’acceptais avec plaisir les bières et les shots de whisky payés par je ne sais qui. Pendant le discours, le ton sombre d’Obama m’a semblé faire baisser immédiatement le taux d’alcoolémie. Quelques mots particuliers me firent l’effet d’un retour brutal à la sobriété. Mais quand j’essayai de m’en souvenir, 10 minutes plus tard, je réalisai que j’étais bel et bien ivre. Je rentrai seul vers le Village. À Union Square, la foule s’extasiait dans sa propre contemplation. Pas de musique, pas d’écran géant. Des chants spontanés, des sourires et des embrassades, des photos à bout de bras avec les téléphones portables. En traversant la rue, je demandai au policier pourquoi ils n’avaient pas fermé la circulation, par sécurité. “Pourquoi ? Pourquoi ?! Il n’y a plus de sécurité. La sécurité, c’est terminé!”

    Il n’avait pas encore entendu parler du mur de verre.

    Thursday, November 6th, 2008 at 17:46
  • President is the new black

    Il y avait beaucoup de gens dans les rues avec des T-shirts Obama hier soir. Il y en avait encore quelques uns ce matin, et de trois choses l’une: soit ils étaient un peu lents à la détente, soit ils n’ont pas beaucoup dormi, soit ils ne se changent pas tous les jours…

    En fait, je ne voulais pas parler de mode, mais de blog: j’étais trop fatigué aujourd’hui pour raconter ma journée à Philadelphie. Lent à la détente, et manquant de sommeil, je suis heureux d’avoir au moins des vêtements propres. J’en dirai plus demain.

    Wednesday, November 5th, 2008 at 22:21
  • L’avenue du soleil levant

    Samedi, je suis allé en Pennsylvanie. À 7 heures du matin, le lendemain d’Halloween, les yeux rouges après une courte nuit, j’étais à Penn Station avec une heure d’avance sur un train que je ne voulais pas manquer. Et dans le wagon de tête, j’ai retrouvé, comme prévu, les supporters d’Obama, plus ou moins réveillés, plus ou moins couverts de pins et d’auto-collants du candidat, plutôt jeunes, mais pas tous. À côté de moi, Mark, metteur en scène à New York, essayait de dormir contre la vitre. Les paysages industriels du New Jersey brillaient au soleil.

    J’avais un alibi sociologique pour participer à la campagne. Dans son livre Activism Inc., Dana Fishers décrit en détail le fonctionnement des organisations militantes (de gauche) qui s’appuient sur des troupes salariées, jeunes et mal payées. Quand, à Washington Square, un “militant” de Greenpeace vous demande un chèque, il n’est généralement pas bénévole. Il n’est même plus employé par Greenpeace. Il travaille pour une entreprise (généralement à but non-lucratif) sous-traitant le recrutement des donneurs. La semaine suivante, à Union Square, il défendera la cause des enfants battus. Une semaine plus tard, à Times Square, celle du mariage gay.

    Imaginé dans les années soixante-dix, ce modèle a connu un succès foudroyant dans les années 80, jusqu’à son absurde extrémité: en concurrence pour des donneurs en nombre fini, les organisations investissent dans le “canvassing” (le porte-à-porte, et en général le recrutement des donneurs) jusqu’à la limite de rentabilité. Les associations se “vident” à mesure que le gouffre se creuse entre la masse des “membres” dont le compte est prélevé mensuellement, et le noyau activiste de plus en plus salarié et professionnalisé. Mais pour Dana Fishers, la conséquence la plus grave est politique: face à une machine électorale républicaine riche en bénévoles, qui repose sur le réseau des églises évangélistes et des connections associatives locales, les démocrates construisent des organisations saisonnières et artificielles. En plus d’être moins efficace, cette stratégie épuise et décourage les jeunes prêts à s’engager politiquement. Le management rationalisé et comparable à celui d’un fast-food (ou d’un parc d’attraction…) produit une motivation de court-terme. Non seulement les élections sont perdues, mais le mouvement progressiste décime ses propres troupes.

    En octobre dernier, pendant les primaires démocrates, j’avais participé à une événement de la campagne d’Obama à Brooklyn, pour voir de plus près cette organisation dont on commençait à vanter l’efficacité. Ce qui m’avait frappé, c’était l’articulation délicate entre le groupe des bénévoles d’un jour et celui des volontaires au long court et des salariés de la campagne. Le but était, nous avait-on dit, de frapper aux portes pour rappeler aux électeurs le discours que Barack Obama avait donné contre la guerre en Irak, cinq ans plus tôt. Nous devions aussi compléter des formulaires pour chaque adresse. La campagne se constituait sa base de données, avec notre aide, mais sans nous le dire clairement. Dans un État qu’Obama avait peu de chances de gagner, ils avaient l’air, effectivement, très efficaces. Presque autant qu’une arnaque pyramidale.

    Samedi, arrivés à 9 heures 50 à la gare de Torresdale, au Nord-Est de Philadelphie, nous avons tous été conduits sur un parking. Nous étions une soixantaine, mais au moins trente autres volontaires étaient déjà là, 5 ou 6 organisateurs. Deux tables pliantes, une voiture servant de support à un grand papier: une reproduction (à la main) d’une entrée dans le formulaire que nous allions utiliser pendant la journée. Après quelques minutes de confusion, et la décision de transférer quelques uns d’entre nous vers un autre quartier, je me retrouvai entassé dans un van en direction de Rising Sun Ave. Pliées dans le coffre avec moi, quatre jeunes filles, deux amies designeuses (bijoux, sacs), une assistante sociale, une étudiante.

    Je ne vais pas raconter en détail toute la journée de canvassing. À trois jours de l’élection, il ne s’agissait plus de convaincre, mais de s’assurer de la participation. Sur nos listes ne se trouvaient que des électeurs inscrits, et supposés sympathisants d’Obama. L’objectif était de faire vite: “Bonjour, avez-vous l’intention de voter ? Pour qui ? Connaissez-vous l’emplacement de votre bureau de vote ? Avez-vous besoin d’informations ? (tracts à distribuer) Avez-vous besoin d’un chauffeur mardi prochain ? Voulez-vous vous porter volontaire pour aider la campagne le jour de l’élection ?”

    Jeudi soir, j’avais participé à un “conférence call”, un appel téléphonique collectif pour recevoir des instructions sur la journée de Samedi. Le conférencier, Chris, organisateur de la campagne pour tout le Nord-Est de Philadelphie, mêlait ses informations d’un discours d’encouragement bien rodé. Derrière lui, on entendait les cris, les blagues et les rires d’un bureau bien rempli. Une de ses anecdote m’a marqué: pendant les primaires, en Caroline du Sud, il avait appelé un prêtre, noir, pour lui demander d’aider la campagne. “J’attendais votre appel”, lui avait mystérieusement répondu son interlocuteur. Il s’était révélé un précieux allié, recrutant les autres prêtres du disctrict, inscrivant tous ses fidèles sur les listes électorales et les encourageant à voter pendant les primaires. Après la victoire d’Obama contre Clinton, il avait répété à Chris qu’il attendait son appel depuis longtemps. Il attendait qu’une campagne, un jour, s’intéresse à ses ouailles. L’idée que l’élection d’Obama serait “historique” parce qu’il est noir est facilement (mais discrètement) discréditée par la droite américaine comme étant elle-même “raciste”. Mais ce qu’il y a d’historique dans la nouvelle confiance que beaucoup d’Africains Américains accordent au processus électoral saute aux yeux, et me semble beaucoup plus difficile à mépriser ou à diminuer.

    Malgré la brièveté frustrante des discussions (une centaine de portes, une soixantaine de contacts), les interactions que j’ai eues avec les habitants de Philadelphia toute la journée de samedi ont été instructives, et parfois émouvantes. Un vieil homme, qui avait “9 ans en 1933″, sait que les démocrates sont les seuls qui peuvent combattre la dépression qui s’annonce. Dans un autre appartement du même immeuble, on me fait rentrer. John, qui est sur ma liste à cette adresse, m’attend dans sa chambre. Il est paraplégique, et il croyait que son inscription sur les listes électorales n’avait pas marché. Je le détrompe. Quelques rues plus loin, dans un quartier de petites maisons, moins pauvre (et plus blanc), un homme agé me renvoit rapidement, il est occupé. Après quelques secondes, pris d’un remord, il rouvre sa porte:  “Keep on the good work!”. Un jeune me rattrape dans la rue, essouflé: sa soeur vient de lui dire que je suis passé, il est lui aussi surpris de savoir qu’il est sur les listes électorales. Dans Brill street, quand je sonne ou frappe aux portes, on me répond avec méfiance, ou méchamment, “qui est là ?” Mais l’évocation de la campagne donne le sourire à tout le monde. Beaucoup ont été contactés de nombreuses fois. Il l’ont sans doute été à nouveau ce dimanche. “We’re gonna win this thing.” Je retournerai à Philadelphie mardi, pour m’en assurer (et récolter des contacts pour de futurs entretiens).

    McCain semble penser que la Pennsylvanie est sa dernière chance de victoire. Si les sondages nationaux se ressèrent demain (ou si l’avance d’Obama s’avère surestimée), gagner cet État pourrait bien être la seule manière de contrebalancer l’avantage géographique du démocrate (qui, comme Bush en 2000, gagnerait sans doute l’élection même en étant derrière pour le total des votes). Ça semble très peu probable. Dans la voiture du retour vers New York, samedi soir, avec Jack (journaliste), Betsy (réalisatrice de documentaires), April (designer) et Kenny (producteur télé), l’optimisme faisait craquer le vernis de superstition précautionneuse. Peut-être Dana Fishers a-t-elle raison: le transfert de l’aliénation du monde du travail dans celui du militantisme a des conséquences dramatiques. Ou peut-être est-ce seulement une question de victoire ou de défaite. Le mariage de la rationalité organisationnelle et de la motivation et de l’enthousiasme individuel pourrait s’avérer durable. Dans cette ambiance de fin de campagne, même le productivisme le plus brutal laisse peu de prise au cynisme.

    Monday, November 3rd, 2008 at 03:53
  • La guerre des méta-sondeurs dans le NYT

    C’est ici.

    Tuesday, October 28th, 2008 at 22:23
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